Lecture des livres dont vous êtes le héros
18 Avril 2013
Un lourd silence pèse dans la pièce, tandis que vous vous concentrez de toutes vos forces sur la devinette. Le roi Okosa, sa suite et le sorcier Urik ont tous les yeux rivés sur vous. Et, soudain, une étincelle jaillit dans votre esprit :
« Majdar et Kundi, Face à face, Yeux dans les yeux... »
Comment n'y avoir pas songé plus tôt ? Les Majdars ont les pupilles argentées comme des disques de miroir, et quiconque les regarde droit dans les yeux y trouve son propre reflet !
« Majdar voit Kundi, Mais Kundi, que voit-il ? »
Le KuYidi se voit lui-même ! Vous donnez la réponse. Aussitôt, la tension qui chargeait l'atmosphère se dissipe, et un respect mêlé de crainte se peint sur le visage des Kundis. Urik s'incline devant vous : « Bienvenue à toi, ami ! » vous dit-il simplement. C'est maintenant le roi Okosa qui se lève et vient vous étreindre d'une main ferme. « Pardonne-nous, déclare-t-il. En ces périodes de trouble... Les Chadakines se cachent sous bien des déguisements, et le Mal a plus d'un visage... Mais maintenant que nous savons que tu dis la vérité, nous t'aiderons autant que nous pourrons. » Vous laissez échapper un profond soupir car, sans l'aide des Kundis, votre mission aurait été condamnée à l'échec. En effet, seuls les Kundis, grâce à leur vision magique, peuvent localiser la Porte de l'Ombre, qu'il vous faut franchir pour pénétrer dans le Champ Astral de Noctiurne où est cachée la Pierre-de-Lune. Vous voulez remercier le roi mais les forces vous manquent. Comme la tension engendrée par la réaction première des Kundis se dissipe, vous sentez brusquement la fatigue accumulée au cours de votre périlleux voyage vous envahir. Vous défaillez. Comme émergeant d'un épais brouillard, vous vous réveillez lentement. Les yeux encore tout embués de sommeil, vous regardez Urik, qui penche vers vous son visage bienveillant et buriné de rides. « Ça... ça fait... longtemps?» balbutiez-vous avec effort.] « Trois jours. Trois jours et trois nuits », répond le vieux sorcier. Une lueur malicieuse pétille dans son regard, tandis qu'il ajoute : « Rien de tel qu'un bon petit somme, n'est-ce-pas ? »
Vous vous redressez dans le hamac où vous avez si bien dormi et vous regardez autour de vous. La chambre aux murs en bois est inondée de lumière, et le soleil entre à flots par les fenêtres ouvertes. Les événements des semaines passées vous reviennent brutalement en mémoire ; vous regardez vos jambes et vos bras, et constatez avec stupeur que toutes vos blessures ont disparu ! Pas la moindre trace, même, de la morsure au mollet que vous avait infligée la Mantize des Antres ! « Magie Kundi », commente Urik, énigmatique. Pendant votre sommeil, vos robes en haillons ont été soigneusement reprisées et lavées. Vous vous habillez et vous vous attablez devant un excellent petit déjeuner d'eau de pluie et de galettes de miel. Frais et repu, vous suivez Urik qui veut vous mener auprès du roi. A peine avez-vous franchi la porte que la beauté de la forêt de Nuages vous coupe le souffle : telles les tours d'une citadelle d'arbres, les maisonnettes en bois des Kundis se dressent sur les cimes des Azabois, dont l'épais feuillage puise l'humidité à même l'océan de brume qui les enveloppe. De gracieuses passerelles de branchages relient les huttes les unes aux autres.
Sautillant comiquement sur ses jambes arquées, Urik vous précède d'un pas guilleret. De temps à autre, il se retourne et vous adresse un large sourire de sa bouche édentée. Vous voici enfin au seuil de la vaste demeure royale, où le souverain Okosa et sa suite sont assemblés. Urik vous mène au-devant du roi. « Ça va mieux ? » vous demande celui-ci d'une voix cordiale. Vous acquiescez et vous le remerciez de vous avoir prodigué, lui et ses hommes, tant de soins et d'attention.
« Il y a de cela longtemps, reprend Okosa, avant que le pouvoir du Roi-Démon Charatchak ne s'étende aux royaumes du Nord, les Majdars et les Kundis étaient de grands alliés. Les Majdars avaient besoin de la vision magique des Kundis pour découvrir d'autres mondes et d'autres champs astraux. Seuls les Majdars pouvaient s'y rendre, seuls les Kundis pouvaient les voir : les deux tribus s'entraidaient donc. Nous avons beaucoup appris des Majdars. Hélas, quand ils s'en allèrent, le Roi-Démon envoya ses troupes Chadakines sur nos terres et fit brûler les forêts où nous habitions, dans les montagnes de Lara. Et, maintenant, les Majdars envoient un grand sorcier détruire le pouvoir Chadakine et renverser l'ignoble Roi-Démon. Au nom de l'ancienne amitié entre nos tribus, les Kundis Se mettent à l'entière disposition du sorcier Majdar. Comment pouvons-nous t'aider, Astre d'Or ? » « Je dois me rendre au Champ Astral de Nocturne pour y reprendre la Pierre-de-Lune du temps jadis, répondez-vous. Mes maîtres m'ont dit qu'il me fallait d'abord partir à la recherche de la Porte de l'Ombre, visible seulement aux yeux des nobles Kundis. Donne-moi un guide pour m'y mener, ô roi ! »
A ces mots, Okosa fronce les sourcils. « La Porte de l'Ombre, dit-il, va et vient. Elle ne demeure jamais longtemps au même endroit. L'œil Kundi doit scruter loin, très loin, pour deviner en quel lieu la Porte fera sa prochaine apparition. Je vais choisir pour toi l'homme à la vue la plus perçante. » Vous examinez l'assemblée, vous demandant lequel de tous ces vaillants Kundis sera votre guide. Avec un geste solennel de la main, Okosa vous déclare : « Astre d'Or, je te remets entre les mains d'Urik le Sage. » Stupéfait, vous regardez Urik qui vous sourit en retour et s'incline avec humilité. Le sorcier vous semble beaucoup trop vieux et trop frêle pour affronter les dangers du voyage, mais sans sa vision votre quête ne peut aboutir. Peut-être, vous dites-vous avec optimisme, le vieillard a-t-il des talents cachés... Urik prend la parole : « Il n'y a pas de temps à perdre, dit-il, nous devons partir tout de suite. Je vais trouver la Porte de l'Ombre. Attends-toi, sorcier, à voir de la vraie magie Kundi ! » Sur ces mots, Urik vous adresse un sourire malicieux, et vous avez l'impression — une fois de plus — que le vieil homme vous nargue comme s'il détenait des pouvoirs exceptionnels.
« Je vais recourir à un grand sortilège, déclame-t-il à l'assemblée, tel un acteur en représentation. Reculez ! Faites-moi place ! Je vâis localiser la Porte de l'Ombre ! » Un vaste cercle se forme et Urik se dirige à pas lents vers le centre, remuant la queue et roulant des yeux pétillants. Vous l'observez avec curiosité tandis qu'il tourne sur lui-même de plus en plus vite, chassant l'air de ses poumons avec des sifflements d'abord longs, puis brefs et saccadés. Les nombreuses clochettes qu'il porte carillonnent furieusement et les plumes dont ses habits sont ornés volettent au vent. Le voici maintenant qui jette les bras au ciel et se met à hurler des bribes d'incantations. Ce vieillard vous semble fou à lier, et vous réprimez à grand-peine votre envie de rire. Autour de vous, cependant, les Kundis regardent la scène avec gravité. Soudain, Urik pousse un cri perçant et interrompt brutalement sa danse pour s'écrouler à terre en tourbillonnant. Il gît maintenant sur le sol, complètement immobile. Vous voulez courir pour lui porter aide, mais une main vous arrête. « Non, vous souffle un jeune Kundi à l'oreille, ne bouge pas ; il entre en transe, maintenant. Le rituel est fini, la vision va venir. » « Quoi ? vous exclamez-vous, il va recommencer ? » Effectivement, le spectacle est loin d'être fini. Après un temps de silence, entrecoupé seulement par sa respiration haletante, Urik se redresse et s'assied, le dos bien droit, les bras et les jambes tendus. De ses yeux grands ouverts, il semble scruter l'infini. « Je vois des montagnes ! grommelle-t-il. D(es montagnes noires... Et au-delà... une large vallée, des terres mortes, des cendres, de la poussière ! Tout est plongé dans l'obscurité... et plus loin, je la vois ! Je vois la Porte de l'Ombre, baignée par les rayons de la pleine lune... » Un débat enflammé s'engage, au terme duquel tous tombent d'accord : les montagnes de la vision d'Urik doivent être les monts de Gorn, et les terres mortes la vallée de la Désolation, une grande plaine désertique qui s'étend au-delà de la chaîne montagneuse, ancien théâtre d'un cataclysme dévasteur. Les Kundis sont convaincus que la Porte de l'Ombre apparaîtra dans la vallée de la Désolation au moment de la pleine lune, car Urik a vu celle-ci dans l'apparition. « Nous sommes déjà à la nouvelle lune », fait observer Okosa. « Plus que deux semaines...» murmurez-vous. « Oui, Astre d'Or, dit le roi, deux semaines seulement pour traverser trois cents kilomètres de pays Chadakine, franchir des montagnes escarpées et parcourir des déserts sauvages et inconnus. Vous avez peu de temps... » « Qu'en penses-tu, Urik ? » demandez-vous au sorcier. Le visage ratatiné du vieillard se fend d'un large sourire et il prend un air entendu pour vous répondre jovialement : « Peu de temps... et beaucoup à faire ! J'ai un plan pour couvrir une longue distance et laisser l'Azanam loin derrière nous en un seul jour ! » « Mais quand ? Et comment ? » demandez-vous. « Le grand sorcier doit apprendre la patience, rétorque Urik. Tu verras... Tiens-toi prêt demain matin à l'aurore ». Sur ces mots Urik tourne les talons et quitte rapidement la pièce, vous laissant en proie à une profonde perplexité. Vous adressez au roi un regard interrogateur, mais il se contente de hausser les épaules. « Les sages nous intriguent parfois, commente-t-il avec philosophie, mais qui osera contester les voies de la sagesse ? » Comme beaucoup de dictons Kundis, celui-ci ne souffre aucune réplique. Il ne vous reste plus qu'à patienter jusqu'à l'aurore pour connaître le plan du Sorcier Kundi.