Lecture des livres dont vous êtes le héros
10 Février 2013
Vous avez un jour ou deux devant vous pour faire le bilan de votre enquête sur l'affaire Irish Star. Ce recul va vous permettre d'analyser les fautes que vous avez commises dans l'interprétation des indices et l'appréciation du caractère et du rôle des protagonistes. Inutile de dire qu'à la prochaine occasion, vous ne commettrez pas les mêmes erreurs.
Par un bel après-midi, vous allez rendre visite à votre cousin, le Dr Watson. Il est seul : Holmes est allé passer un moment au club de son frère. Vous êtes lancés dans une agréable conversation qui vous permet, à l'un comme à l'autre, de raviver vos souvenirs de divers événements familiaux lorsqu'on frappe à la porte. Mme Hudson apparaît, qui remet un message au docteur. Il le lit et plisse le front d'un air songeur.
- Comment diable pouvait-il le savoir ? murmure-t-il.
- Qu'est-ce que M. Holmes savait? Demandez-vous, puisqu'une seule personne au monde peut plonger Watson dans un tel abîme de perplexité.
- Comment savait-il que vous seriez ici ? répond-il encore un peu troublé. Il me demande de vous amener au club Diogène le plus rapidement possible. (Watson fait une pause, les yeux perdus dans le vide.) Et comment avez-vous su que le message émanait de Holmes ? demande-t-il, alors que vous en êtes déjà à lui tendre son pardessus et son chapeau.
- Si Holmes a besoin de nous d'urgence... Heureusement, Watson trouve rapidement un fiacre. Le bavardage de votre cousin est un bruit de fond qui ne fait qu'accroître votre excitation. Une affaire ! Et Holmes requiert votre aide ! Lorsque le cab arrive à destination, la présence de l'inspecteur Lestrade, de Scotland Yard, faisant les cent pas devant la porte du club Diogène, augmente encore votre surprise. Le policier repousse les amicales salutations de Watson avec un grognement.
- J'aurais dû me douter que vous ne tarderiez pas à montrer le bout du nez, Watson, aboie-t-il. Ça ne rate jamais, chaque fois que M. Holmes tombe sur quelque chose d'un tant soit peu mystérieux.
- Qu'est-ce qui s'est passé, Lestrade ? interroge Watson. Nous ne savons rien, si ce n'est que M. Holmes nous a enjoint de venir ici le plus vite possible.
Ce qui s'est passé ? Rugit l'inspecteur d'une voix que des années de frustrations ont chargé d'amertume. Un assassinat de sang-froid, si ça se trouve, mais ces gens-là... (Il soupire et hausse une épaule en direction du club)... ne veulent pas du scandale d'une enquête de police. Le colonel Philip Sidney Sylvester gît là-dedans, aussi mort qu'on peut l'être, brutalement fauché à la fleur de l'âge. Il pourrait s'agir d'une crise cardiaque, mais ils ont l'air de croire qu'il a été empoisonné. Vu la réputation du bonhomme, ça pourrait bien être le cas. Mais ils refusent de laisser la police s'en occuper, car ils n'admettent pas que le sacro-saint silence de leur club soit troublé par le remue-ménage d'une enquête officielle. Et Dieu me pardonne, ils ont suffisamment d'influence pour m'empêcher de faire mon métier.
- Mais pourquoi Holmes nous a-t-il fait venir? demande Watson en lui coupant la parole.
- Holmes vous a fait venir parce qu'il refuse d'enquêter lui-même sur l'affaire ! hurle Lestrade tremblant d'exaspération. A cause d'un soi-disant engagement qu'il aurait pris au moment où il a été admis comme membre. Holmes se trouvait sur les lieux et il est témoin du décès, ce qui ne permet pas de le choisir comme enquêteur. C'est pourquoi il a fait venir votre cousin pour le remplacer. Bon sang, je payerais cher pour être dans un trou de souris et voir l'illustre Sherlock Holmes rester bouche close pendant qu'un autre détective se livre aux interrogatoires et aux recherches. Chacun son tour: il m'a assez souvent obligé à en passer par là. Bon, eh bien, je vous souhaite bonne chance, messieurs. Vous allez en avoir besoin, avec ces gens-là. Lorsque vous sonnez à la porte du club, on vous conduit directement au bureau du président, sir Andrew Saint-James, où vous retrouvez Sherlock Holmes assis dans un coin. Bien que visiblement contrarié par les événements, le détective vous adresse, à Watson et à vous, un signe de tête amical.
- Je vous remercie d'être venus aussi vite, messieurs, commence sir Andrew, un quinquagénaire élégant et distingué qui zézaye légèrement. Une tragédie s'est produite ici aujourd'hui, et comme le bruit commence à courir qu'il pourrait s'agir d'un crime, j'ai estimé nécessaire de faire appel à un enquêteur. Étant donné le règlement du club et la position sociale d'une bonne partie de ses membres, il est essentiel que l'affaire soit traitée avec un maximum de tact et de discrétion, tout au moins jusqu'à ce que la malveillance soit établie. En principe, voyez-vous, nous ne disons plus un mot une fois franchie la porte du club : c'est un sanctuaire de silence.
Réfrénant votre jubilation, vous inclinez solennellement la tête. Watson vous a laissé entendre que le club Diogène sert de couverture aux services les plus secrets du gouvernement. Cette affaire pourrait être d'une importance vitale pour la Couronne !
- Voici les faits, poursuit sir Andrew. L'un de nos membres, le colonel Sylvester, est mort cet après-midi. Comme il était en bonne santé, on peut légitimement soupçonner une intervention criminelle. J'ai demandé à toutes les personnes qui pourraient savoir quelque chose de ne pas s'éloigner, afin que vous puissiez les interroger. Le corps est resté dans le petit salon où il s'est effondré, si vous souhaitez y jeter un coup d'œil avant que les ambulanciers qui attendent ne l'emportent.
- Je ferai de mon mieux, vous empressez-vous de répondre. Pouvez-vous me décrire les circonstances exactes du décès ?
- Je vais essayer de le faire sans avoir recours aux ouï-dire, intervient Holmes avant que Saint-James ait pu répondre. Quelque chose a dû contrarier le colonel, car il a vidé d'un trait un verre de brandy pratiquement plein... un excellent brandy qu'il aurait normalement dégusté à petites gorgées. Presque aussitôt, il est tombé raide mort. Je regrette de ne pas pouvoir me consacrer personnellement à la solution de cette énigme, ajoute-t-il.
Vous approuvez d'un hochement de tête.
- L'inspecteur Lestrade nous a expliqué que le règlement du club vous interdit d'enquêter vous-même.
Holmes ébauche l'un de ses rares sourires.
- Je n'ai pas été entièrement sincère avec Lestrade, avoue-t-il. Ce soir, j'ai rendez-vous avec un homme qui sait quelque chose sur des bijoux disparus. Si Lestrade apprenait de qui il s'agit, il s'estimerait en droit d'intervenir et retarderait probablement la récupération des objets volés. Je suis donc obligé de m'en aller rapidement, et il y a beaucoup à faire ici. C'est pourquoi je vous ai fait venir. Souhaitez-vous me poser quelques questions ? Je me trouvais dans la pièce au moment où le colonel est mort.