Lecture des livres dont vous êtes le héros
1 Avril 2013
— Auriez-vous un domestique qui s'appelle Bastien Frontouillard ? demandez-vous à brûle-pourpoint.
— Oui. répond M. de Joubeuf quelque peu interloqué, c'est même l'un de mes meilleurs serviteurs. Ses gages sont élevés, mais il est loyal et ne renâcle pas à la tâche.
— Pourrais-je le voir ?
Rien n'est plus simple, il est là-bas, près de l'aérostat, indique Archibald de Joubeuf en dési-gnant l'un des hommes qui travaillent un peu plus loin.
-Bastien ! appelle-t-il.
-viens ici ! L'homme s'avance aussitôt vers vous. Il a une quarantaine d'années, des traits épais, un nez fort et retroussé, des sourcils touffus et des yeux d'un bleu délavé. En vous voyant, Bastien Frontouillard paraît interdit, vous dévisageant avec insistance.
— Bastien, Son Altesse la princesse Perenniov veut te parler, annonce M. de Joubeuf.
— Oui. Altesse ? dit Bastien Frontouillard.
Archibald de Joubeuf, faisant pour une fois preuve de tact, s'éloigne de quelques pas afin que vous puissiez parler en toute tranquillité au domestique.
— J'étais une amie de Thibaud de Ponsac, prètendez-vous, et j'ai appris que vous aviez assisté à ses derniers instants...
— Ah, quel malheur! s'exclame Bastien. pauvre Monsieur !
— Vous étiez, là quand l'assassin l'a frappé ?
— Oh oui, hélas ! J'étais là ! Lorsque je suis arrivé dans la pièce, l'infâme était en train de poignarder mon maître.
— Il avait le visage masqué, je crois ?
— Oui, il avait un masque noir, ce qui ne l'a pas empêché de se faire prendre dès le lendemain matin. Heureusement, le misérable sera châtié comme il le mérite.
Bien entendu, Bastien Frontouillard est convaincu que Hensock le Follet est bel et bien l'assassin de son ancien maître. Inutile d'essayer de le détromper, il ne vous croirait pas.
— M. de Ponsac est mort sur le coup? demandez- vous.
— Oui, quand je me suis précipité sur lui pour lui porter secours, il était trop tard.
— Et l'assassin ?
— Il s'est enfui dès qu'il m'a vu. Il y avait une autre porte dans la pièce, c'est par là qu'il est passé. Mon Dieu, pauvre Monsieur, chaque fois que je repense à lui. je ne puis m'empécher de pleurer.
Bastien Frontouillard baisse la tête. Il a en effet les larmes aux yeux et s'essuie du revers de sa manche gauche. Peu à peu il est secoué de sanglots : vous n'arriverez plus à tirer de lui quoi que ce soit.
— Puis-je retourner à mon travail ? demande-t-il d'une voix entrecoupée de hoquets.
— Oui, oui, allez-y, répondez-vous. Voyant que vous en avez terminé, M. de Joubeuf revient vers vous.
— Ce Bastien a servi un de mes amis aujourd'hui disparu, déclarez-vous au négociant, je souhaitais qu'il me parle de lui.
— Je comprends... dit M. de Joubeuf d'un air grave. Altesse, reprend-il après un instant de silence, me ferez-vous l'honneur d'assister demain au vol de mon aérostat ? C'est moi-meme qui prendrai place dans la nacelle. Je compte survoler Paris aussi longtemps que possible et me poser en douceur à l'endroit que j'aurai choisi lorsque je connaîtrai la direction du vent. Votre présence me serait infiniment précieuse, Altesse, je m'élèverai dans les airs au Champ-de-Mars à 8 heures du matin et si vous le désirez, je viendrai moi-même vous chercher pour vous amener sur place.