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Le Site dont vous êtes le Héros

Lecture des livres dont vous êtes le héros

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Telle était donc la vie paisible et sans histoires que menaient John le Fermier, sa fidèle épouse Mary et Pip. Les labours, les semailles, les récoltes, les bons et les mauvais jours. Et justement, grâce à une vente avantageuse de rutabagas au marché de Glastonbury, Mary avait acheté des poules pondeuses. Il y avait donc maintenant des œufs à manger à la ferme. Si cela vous paraît négligeable, pour eux c'était un don des dieux. Quand on a tant de mal à joindre les deux bouts, un œuf peut représenter un festin. (Et, entre nous, rien ne peut vous faire autant de bien qu'un œuf.)

Pip était chargé de nourrir les poules. Des volatiles stupides. Il y en avait six en tout et, un matin, elles pondirent sept œufs. Mary cria aussitôt au miracle. Il est plus vraisemblable de penser que l'une des poules avait résolu de faire du zèle. Simplement parce qu'elle aimait bien Pip. On rencontre parfois des poules de cette espèce. Tout en nourrissant les pou-les, Pip rêvait souvent de quitter la ferme et de partir à la quête de la renommée et de la fortune, en particulier la fortune. Il entendait toujours parler d'aventures dont les héros croulaient sous des monceaux d'or, chevauchaient, chargés de trésors, après avoir tué les Dragons qui les gardaient. Un monceau d'or aurait été le bienvenu à la ferme, songeait Pip. Il aurait contribué à dissiper la plupart des soucis de John le Fermier et de sa fidèle épouse. Le seul, en vérité, qui ne semblait pas constamment accablé de soucis c'était Pip. (Sans doute était-il trop occupé à nourrir les poules et à se battre sur la place du marché, hein... cchuttt !...)

Parfois, Pip rêvait d'être admis parmi les chevaliers de la Table Ronde, de sortir de Camelot chevauchant un fier destrier pour partir à la recherche d'aventures et de monceaux d'or, mais ce n'était bien sûr qu'un rêve. Ces histoires-là ne vous arrivent jamais dans la vie. Non que la Table Ronde, à l'époque, eût refusé certains concours bénévoles, même venant de Pip. Tout n'est pas que tournois et libations dans la vie d'un chevalier. Ni dans celle d'un roi, d'ailleurs. Parfois, les affaires de l'Etat sont lourdes à porter. Elles peuvent aller d'une mauvaise récolte dans le royaume à la menace d'une nouvelle invasion de ces fous de Romains. Ou même à une multiplication de Dragons. Les Dragons sont une espèce assez rare, certes, mais de temps à autre (quand il pleut durant la première quinzaine d'août) ils deviennent prolifiques et au mois de juillet suivant on a l'impression qu'ils grouillent partout. Plus question de tournois pour les chevaliers dans ces conditions : ils sont bien trop occupés à galoper de toutes parts pour tuer les Dragons, ou à soigner les brulures qu'ils ont reçues.

Néanmoins, dans le cas présent, les Dragons ne posaient pas de problèmes particuliers. Le mois d’août précédent avait été superbe. Les difficultés venaient d'Ansalom. Du sorcier Ansalom. En un mot Ansalom commençait à faire par trop parler de lui. Pas un jour ne s'écoulait sans que le roi Arthur reçut des doléances à son sujet.

Sire, je vous adjure, il a mis la nielle dans mon blé.

Sire, je vous adjure, il a volé mon cochon.

Sire, je vous adjure, il a asséché mon fossé. C’était la vérité, la pure vérité. Ansalom était une plaie, un poison, un fléau de la plus belle eau. Pire que les Romains, pire que les Dragons. Et, circonstance aggravante, il inspirait une peur bleue à bien des chevaliers. Les chevaliers sont des combattants valeureux devant tous les dangers physiques, mais les phénomènes magiques les désarçonnent. Et chacun sait que le sorcier Ansalom était un expert en magie. Aussi, lorsque le roi Arthur suggéra à Perceval. Galaad ou tout autre de ses fidèles d'aller régler son compte au sorcier Ansalom, reçut-il des réponses évasives :

Bien sûr, Sire, mais il faut que j'aille redresser des torts à Tintagel.

Bien entendu, Sire, malheureusement, je pars à l'instant pour la Quête du Saint-Graal.

Et ainsi de suite. Découragé, Arthur chargea le brave roi Pellinore de cette mission périlleuse, mais Pellinore se perdit dans la forêt environnant le Château des Ténèbres du sorcier Ansalom. (Il avait un sens de l'orientation déplorable, Pellinore). Merlin aurait pu intervenir dans l'affaire, étant sorcier lui- même, mais Merlin était à ce moment-là introuvable et, selon certains bruits absurdes, il s'était lancé dans une idylle avec une jeune créature de rêve. A son âge, cela ne tenait pas debout, mais toujours est-il qu'on ne pouvait lui mettre la main dessus. Le sorcier Ansalom pouvait donc, à sa guise, multiplier ses méfaits. Tandis que le roi Arthur s'efforçait de résoudre ces préoccupantes affaires d'Etat, un curieux et remarquable événement, bien qu'il passât totalement inaperçu à Camelot, révolutionnait la ferme de John où il se déroulait. Pip était précisément en train d'exhorter une poule, en vertu du principe que quelques encouragements pouvaient inciter la volaille à accélérer la ponte, lorsque Mary avait surgi dans le poulailler, plus pâle qu'un sac de farine.

Pip, dit-elle. Et elle se tut. Oh, Pip ! Et elle s'interrompit encore pour prendre appui contre un piquet voisin.

Maman, que se passe-t-il? demanda Pip avec anxiété. (Bien que Mary ne fût que sa mère adoptive, il l'appelait toujours maman. A l'époque de la Chevalerie, la politesse jouait un rôle essentiel). Vous n'êtes pas malade ?

Malade ? Elle promène un regard distrait autour d'elle, considère le poulailler, les poules qui se sont rassemblées en cercle, curieuses, hochant la tête, évaluant la situation de leurs petits yeux brillants en boutons de bottine. Malade ? Non, non, je ne suis pas malade. Je ne crois pas. Oh, Pip, des hommes sont venus.

Des hommes, maman ? demanda Pip.

Des nobles, Pip. Des seigneurs. Des chevaliers. Des chevaliers de la Table Ronde. Avec leurs chevaux et leurs pages. Ils sont dans la cour en ce moment. Ils parlent à ton père.

Elle vacille un peu, comme si elle était sur le point de s’évanouir, mais elle se cramponne à son piquet et reste debout, ouvrant des yeux comme des soucoupes.

Ils te réclament, Pip ! Ils te réclament, toi.

Ils me réclament, maman ?

Ils te réclament, oui, Pip.

Pip ! Pip ! Où es-tu, Pip ?

C'est la voix de John qui vous appelle.

Vous prenez donc le bras de Mary et vous la guidez hors du poulailler dont vous oubliez de fermer la porte à cause de toutes ces balivernes à propos de chevaliers, si bien que les poules se précipitent à votre suite pour voir à quoi ressemble le vaste monde. Quoi qu'il en soit, c'est bien la vérité, du moins selon toute apparence. La cour de la ferme est remplie de géants en armure avec des épées et des lances et de grands destriers hennissants. Ce ne sont pas des chevaliers. Mary se trompait sur ce point, mais des hommes d'armes, une escorte, pourrait-on dire, venue de Camelot car ils portent les couleurs du Roi et arborent son oriflamme. Ils sont au moins une douzaine avec des mines particulièrement farouches. John le Fermier parle à l'un d'eux, un gaillard massif sanglé dans sa cotte de mailles et portant l'insigne de sergent d'armes.

Pip, dit John le Fermier qui semble tout aussi pâle et tout aussi dérouté que Mary, ces hommes veulent t'emmener avec eux.

Le chef veut te parler, explique d'un ton brusque le sergent d'armes.

Me parler ? A moi ?

Si tu t'appelles Pip, oui. C'est bien ton nom ? Vous acquiescez, confondu.

Alors, c'est réglé, dit le sergent d'armes. Va chercher le cheval de rechange, George ! Et, tourné vers vous lorsque l'un de ses hommes a amené la bête : Tu sais monter à cheval, oui ?

Encore une fois, vous inclinez la tête, bien que ce cheval ait deux fois la taille du poney de la ferme. Et harnaché d'une cotte d'armes que vous ne reconnaissez pas : une cotte d'armes très étrange, d’aspect presque sinistre. Sans compter qu'en plus le cheval est noir, noir comme la nuit).

Bon, allez, hop, en selle ! dit le sergent d'armes en désignant l'un des étriers. Puis s'adressant à John a part, il ajoute

On te ramènera le petit dans un jour au plus, fermier. T'inquiète pas. Les gars et moi, on va bien s'occuper de lui. Tant qu'on est là, il ne risque rien. C’est le type même du soldat de fortune anglais, la ruine du pays.

— Allons, Pip, dit-il, à cheval !

Allez-vous partir sans hésitation?

Protestez-vous, criez-vous, essayez-vous de lancer des coups de pied, de vous sauver ?

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