Lecture des livres dont vous êtes le héros
5 Février 2013
— Allons. Grand Gaillard, du calme, murmure une voix bourrue, mais non hostile, à l'oreille de loup*Ardent.
Un goût nauséabond lui emplit la bouche, et sa tète le fait souffrir comme si on la lui avait fendue d'un coup de hache. Mais le pire de tout, c'est que le monde semble tanguer comme un bateau en mer. Il prend conscience d'une pénible courbature dans les cuisses et le bas du dos. Loup*Ardent ouvre les yeux et secoue douloureusement la tête pour chasser les brumes dont elle est pleine.
— Allons, du calme, répète la voix bourrue.
Il est à califourchon sur un cheval, les mains liées derrière le dos, les chevilles réunies par une corde passant sous le ventre de la bête. Deux bras puis¬sants l'encadrent, tenant les rênes, et un corps dur. musculeux, se presse contre son dos. Il entend cli¬queter des harnais, il sent la sueur de bêtes et d'hom¬mes. En tournant un peu la tête, il constate qu'il fait partie d'une caravane de chevaux, de chariots, de cavaliers à grande barbe noire, tout de noir vêtus, et d'une piétaille d'hommes, de femmes et d'enfants. Loup*Ardent se retourne à moitié pour jeter un regard sur le cavalier barbu qui chevauche derrière lui.
— Ne bougez pas, dit l'homme.
— Où suis-je ? demande Loup*Ardent. Qui ètes- vous ?
— Moi ? dit la voix bourrue. Je m'appelle Tojar. Et vous, vous avez un nom ?
— Loup*Ardent, murmure Loup*Ardent. Affaissé sur la selle, il bredouille comme s'il était encore à demi inconscient mais, en réalité, son esprit est par-faitement lucide et s'efforce de faire le point. Une chose est d'ores et déjà certaine : Loup*Ardent est prisonnier.
— On dirait un nom du Désert. Vous venez du Désert?
Loup*Ardent marmonne un assentiment.
Les habitants du Désert sont plutôt rares, par ici. observe Tojar. Mais c'est vrai que vous en avez l'ac¬cent, même si vous n'en avez pas le type habituel. Il crie à quelqu'un, derrière lui :
Vous aviez raison, Baj. On a mis la main sur un Barbare du Désert.
— On en tirera un bon prix à Xanthus. si il ne crève pas en route, répond Baj. Surtout en ce moment, où ils s'attendent à des troubles. Les hommes de sa race ont la réputation de savoir se battre.
Loup*Ardent, tète baissée, ne perd pas un mot de la conversation. La réflexion sur le « bon prix » lui apprend tout ce qu'il a besoin de savoir. D'une voix eteinte. il demande à nouveau :
— Où sommes-nous ?
Sur la piste qui mène à Xanthus. lui répond Tojar. Vous savez où ça se trouve ?
— Non, reconnaît Loup'Ardent. Ce qui n'a d'ailleurs aucune importance, puisqu'il est bien décidé à ne pas y aller. Pas pour l'instant, en tout cas, et sûre¬ment pas en tant qu'esclave.
C'est la deuxième plus grande ville du Harn, après la capitale, dit Tojar. Le principal port et le principal marché. Cela va vous changer des cavernes auxquelles vous êtes habitué. Loup*Ardent n'en doute pas. A haute voix, il demande :
— Dans combien de temps y arriverons-nous ?
— C'est à deux semaines de route d'ici. Cela vous donnera le temps de reprendre vos forces.
En fait, malgré sa tète douloureuse et la raideur de ses mains et de ses doigts, dans lesquels les liens trop serrés empêchent le sang de circuler, il se sent infini-ment plus fort qu'avant sa capture. Ce goût nauséabond dans sa bouche, amer et acre, semble indiquer qu'on lui a fait ingurgiter quelque décoction d'herbes médicinales. Si c'est le cas, elle paraît remarquablement efficace. Il est loin d'être entière¬ment rétabli, mais sa fièvre intermittente est appa¬remment tombée, et la faiblesse de ses jambes est beaucoup moins prononcée. Néanmoins, il se tasse encore plus sur la selle et retombe dans son mutisme. Quel que soit son état réel, il est essentiel que ses ravisseurs l'ignorent. Ils seront beaucoup moins vigilants s'ils croient leur prisonnier malade et affaibli.
La caravane poursuit sa route sans incident pendant plusieurs heures puis, au coucher du soleil, elle fait halte pour la nuit et dresse le camp. Tojar dénoue les liens qui entravent les chevilles de Loup*Ardent et conduit celui-ci à une yourte collective, destinée à ceux qui ont fait la route à pied. Ils forment un groupe bigarré, composé principalement de femmes et d'enfants, avec un petit nombre d'hommes démo¬ralisés. Personne ne lui adresse la parole, et bien peu croisent seulement son regard. Des gardes étant postés autour de la yourte, Loup*Ardent en conclut que ces gens sont, comme lui, des esclaves. Aussitôt l'abattant de la yourte refermé, il s'attaque aux liens qui lui enserrent les poignets.
Ne faites pas cela, avertit l'une des femmes les plus âgées. Ils vous fouettent, quand on dénoue ses liens sans autorisation. Elle-même n'est pas ligotée. Loup*Ardent remarque que, en fait, peu de captifs le sont. Les cordes sont réservées aux plus robustes, à ceux qui paraissent le plus dangereux, comme lui.
— Merci, murmure Loup*Ardent. Il cherche une place libre dans la vaste tente et s'allonge pour se reposer et réfléchir. Les gens qui l'entourent sem¬blent paisibles, résignés à leur sort, mais c'est leur affaire. Loup*Ardent, lui, n'a nullement l'intention de languir dans cette caravane de trafiquants d esclaves jusqu'à ce qu'elle atteigne le port de Xanthus. D'autre part, il doit préparer son évasion avec soin. Même s'il se sent plus fort, il n'est pas encore entièrement rétabli. Tojar et les autres trafiquants à rxirbe noire semblent assez insouciants. Manifeste¬ment, ils ne s'attendent pas à éprouver de difficultés. Ils n'en restent pas moins des trafiquants d'esclaves et, à ce titre, ils doivent être constamment sur leurs gardes et savoir comment s'y prendre en cas de ten¬tative d'évasion. Pour réussir, le plan doit donc être parfaitement au point.
De combien de temps Loup*Ardent dispose-t-il ? Il faut deux semaines pour atteindre Xanthus. mais les marchands d'esclaves seront-ils toujours aussi peu méfiants qu'ils le sont actuellement ? Va-t-il devoir choisir entre passer à l'action immédiatement, avant d avoir retrouvé la totalité de ses forces, ou attendre : être entièrement rétabli et courir le risque que, à ce moment-là, les consignes de sécurité soient beaucoup plus strictes? Ses réflexions sont inter¬rompues par l'irruption du dénommé Baj dans la yourte. Comme tous les trafiquants, il a les yeux noirs, la barbe noire, et il porte un manteau noir par-dessus des vêtements chauds en bure foncée. C’est un homme solide, musclé, aux épaules larges, mais moins grand que Loup*Ardent. Il se profile un instant à l'entrée de la yourte, toisant les prisonniers avec arrogance. Quelque chose, dans son allure et son comportement, donne à penser qu'il pourrait bien être un peu éméché.
— Vous, là-bas ! crie Baj, et il s'avance sans aucune précaution au milieu des esclaves entassés, apparem¬ment convaincu que ceux-ci sont trop démoralisés pour l'attaquer.
— Vous, là-bas ! répète-t-il. Venez avec moi ! Il s'est arrêté devant une jeune fille de seize ou dix-sept ans.
elle a les cheveux blonds et le teint clair du Harn du nord. Il tend la main vers elle, et la petite a un mou¬vement de recul, les yeux dilatés par la peur.
— Non ! Le cri a été poussé par une femme plus agée, qui s'interpose entre Baj et la jeune fille. Mais l"homme l'écarté négligemment d'une bourrade.
— Venez, ma jolie, dit-il à la jeune fille. Un homme a besoin de se délasser de temps en temps, au cours d'un voyage pareil.
La fille hurle lorsqu'il l'empoigne par le bras et com¬mence à la traîner vers l'entrée de la yourte. Per¬sonne ne tente de l'arrêter : il s'agit visiblement d'un incident banal. Dans son coin, Loup*Ardent amène ses pieds sous lui et se relève d'un seul mouvement souple, les mains toujours attachées dans le dos.
Vous êtes Loup*Ardent. Le traitement infligé à cette jeune fille fait bouillir votre sang de Barbare. Votre instinct vous pousse à attaquer cet homme, mais vos mains sont toujours liées, vous êtes sans arme, et votre corps se ressent encore de votre dernier combat. Qu’ allez-vous faire, Loup* Ardent ?
Si vous obéissez à votre instinct et livrez bataille.
Si vous préférez laisser les événements suivre leur cours sans intervenir.