Lecture des livres dont vous êtes le héros
27 Janvier 2013
— Et d'abord, que fais-tu avec mes armes ? reprend l'homme. N'as-tu pas plutôt quelque linge à laver au bord d'un ruisseau ? Tu serais mieux à ta place qu'en t'accoutrant ainsi d'une cotte de mailles et te ceignant d'une épée comme si tu voulais partir à la guerre ! Se battre est une affaire d'homme, ma jolie donzelle !
Ces paroles vous stupéfient : laver du linge ! Vous, la Princesse du Temps ! Et d'abord, pourquoi faudrait-il obligatoirement être de sexe masculin pour se battre ? Au Royaume du Temps, tout ce que font les Pérenniens, les Pérenniennes savent aussi le faire. C'est donc cela, la vie parmi les hommes ? Les femmes, les jeunes filles n'auraient droit qu'au battoir, jamais à l'épée? Ce grossier personnage vient de vous mettre en fureur et vous saisissez le pommeau de votre arme ; vous n'avez plus qu'une envie : lui passer votre lame au travers du corps pour le punir de son insolence. Mais tout aussitôt, vous vous en voulez d'avoir ainsi perdu votre calme. La violence des hommes serait-elle contagieuse ? On vous avait habituée à plus de sérénité, au Royaume du Temps. L'homme a remarqué votre geste et il a vu dans Votre regard un éclat meurtrier qui a soudain figé ses traits.
*» Allons, je ne voulais pas t'offenser, dit-il, calme-toi ! Mais pourquoi as-tu pris mon épée et tout mon attirail ?
— J'ai besoin de me défendre, car je vais seule sur les chemins, lui répondez-vous.
D'où viens-tu ? interroge l'inconnu. »- Je viens... de très loin, vous contentez-vous de répondre avec mauvaise humeur.
Et tes parents, où sont-ils ? Il commence à vous énerver avec toutes ses questions et vous êtes sur le point de le rabrouer sèchement ; mais vous vous ravisez. Après tout, cet imbécile pourrait peut-être vous aider, il vaut donc mieux vous en faire un allié. Il vous a traitée avec condescendance parce que vous êtes une jeune fille ? Très bien, vous emploierez donc des méthodes typiquement féminines pour vous servir de lui. Vous avez l'intuition qu'en faisant appel à ses sentiments, vous pourrez en obtenir ce que vous voudrez. Une Idée vous vient alors à l'esprit. D'entrée, l'homme a parlé de guerre ; c'est là un excellent moyen de l'émouvoir.
— Mes parents ? Ils sont morts, déclarez-vous d'un ton pathétique, la guerre les a tués.
Vous êtes une habile comédienne et vous parvenez à vous faire monter les larmes aux yeux ; vous offrez ainsi l'image de la solitude et de la fragilité et E quiconque vous verrait en cet instant se mettrait en quatre pour vous être agréable. Votre ruse n'a rien de glorieux ; vous venez tout juste de mettre le pied à la surface de la Terre et déjà, vous vous conduise à la manière des hommes : en usant de mensonge el d'artifice. Vous avez cependant obtenu le résultat que vous escomptiez : l'inconnu vous regarde avec compassion ; de toute évidence, vous avez touché un point sensible.
— Ah, la guerre soupire-t-il, elle est partout, elle déferle du nord au midi, de l'est à l'ouest, elle fait rage depuis tant et tant d'années qu'elle pourrait bien durer cent ans. La guerre, je l'ai faite, moi aussi, poursuit-il, l'air accablé, vingt années de guerre au service du Royaume de France, vingt années de fer et de sang, vingt blessures, une par an, et sans doute davantage. Aujourd'hui, enfin, me voici de retour chez moi, en quête d'un peu de tranquillité, et crois-moi, je n'ai plus qu'une envie : me débarrasser de mes armes, ne plus les voir, jamais. Mon épée a trop souvent ruisselé du sang de mes ennemis, je ne veux plus tuer, plus jamais. Aussi, garde-la, garde également mon poignard et ma cotte de mailles. Après tout, ils te seront peut-être utiles, qui sait ? On voit de nos jours des choses bien étranges, pourquoi pas une jouvencelle maniant l'épée ?
Voilà encore une réflexion qui vous paraît d'une grande sottise, mais vous décidez de ne pas y prêter attention et vous continuez d'afficher sur votre visage une expression propre à inspirer la pitié.
— Allons, ne sois pas si triste, reprend l'homme. Eudes le Doux t'a donné ses armes, n'es-tu pas contente?
— Eudes le Doux ? répétez-vous d'un ton interrogatif-
— C'est mon nom, un nom qui n'est pas fait pour la guerre.
Si, en fouillant la pièce, vous avez pris du jambon et une saucisse, mais rien d'autre.
Si vous avez pris un parchemin, mais rien d'autre.