Lecture des livres dont vous êtes le héros
19 Février 2013
Ce serment solennel, vous l'avez prononcé, quelques jours plus tôt, au chevet même de votre grand-père mourant. Celui-là même qui a fait de vous (vous qui n'aimiez que la bonne chère et les facéties) le gnome intrépide, le ménestrel talentueux et le magicien émérite que vous êtes devenu. Il a lui-même accompli, dans sa jeunesse, l'exploit que vous avez entrepris de rééditer.
Le cœur lourd, vous revivez encore une fois le moment où le regard pâli de votre grand-père a croisé pour la dernière fois le vôtre. D'une voix presque éteinte, il prononça ses dernières paroles.
— Au-delà du désert se trouve le monde Dorgan, berceau de notre peuple. Huit des nôtres ont été contraints de le quitter, il y a bien longtemps. Ils ont choisi de s'établir dans la région paisible et riante où notre civilisation s'épanouit aujourd'hui. Quant à moi, je suis le dernier survivant de ces pères fondateurs. Je sais qu'il est grand temps pour moi de transmettre leur secret. C'est toi qui en seras le dépositaire à présent.
Au creux de la paume desséchée du vieillard, parcourue de rides profondes, une pierre précieuse brillait de tous ses feux.
— Prends cette gemme, elle te portera chance, et fais maintenant le serment de ne t'accorder ni trêve ni repos avant d'avoir retrouvé la harpe de ton arrière-grand-père Timhrandil.
Levant lentement la main, vous avez prononcé ce serment lourd d'implications. Satisfait, votre grand-père laissa sa tête retomber sur l'oreiller et poursuivit : — Toi seul es capable de rendre à notre peuple l'héritage qui lui revient de droit. Toi seul es en mesure de retrouver la harpe de Timhrandil. Grâce à cette gemme qui lui appartenait, tu pourras... La voix de votre grand-père s'est perdue dans un souffle. Le bleu de son regard a semblé s'effacer. Sa main parcheminée est retombée sans bruit sur les draps blancs. Vous êtes resté debout un long moment, désemparé, au milieu de la chambre encombrée de meubles bizarrement sculptés. Puis, à regret, vous avez franchi en sens inverse les longs couloirs souterrains jusqu'à l'air libre. Mais l'atmosphère légère et parfumée de Guinpelforth vous a paru pesante et fade.
Il vous a fallu pas moins de trois jours pour faire vos adieux à vos innombrables amis, gnomes joyeux qui regrettent le compagnon de ripaille irremplaçable, et craignent de pleurer bientôt l'ami très cher que vous êtes pour eux.
Les dunes succèdent aux dunes, remodelées sans répit par un vent brûlant qui ne faiblit jamais. Sous votre cotte de mailles (sans laquelle vous n'auriez jamais pu vivre assez longtemps pour mériter le titre prestigieux de chasseur de troll), vous suez à grosses gouttes. Vous vous autorisez à avaler une gorgée — rien qu'une gorgée — de votre gourde. Vous avez la gorge si sèche qu'il vous serait impossible de tirer le moindre son de votre flûte, si le cœur vous en disait.
Pour la millième fois, vous consultez votre carte — mais de quelle utilité peut-elle être dans ce désert dont rien ne rompt la monotonie ? Vous rajustez les lanières de votre sac à dos, lissez les poils de votre longue barbe, étreignez la poignée de votre épée courte.