Lecture des livres dont vous êtes le héros
20 Novembre 2013
Lorsque Loup*Ardent apparaît dans la cour en tenue de voyage, ses serviteurs le regardent avec étonnement. Il a troqué les somptueux atours du Seigneur Xandine contre la bure grossière du Barbare en campagne, et Exterminator, depuis si longtemps inutilisée, si souvent dissimulée sous ses vêtements, est maintenant bien en vue à son côté. Il ne fournit aucune explication, mais sa décision est mûrement réfléchie. Il sait depuis longtemps qu'une cape de seigneur ou une robe de sorcier vous attirent trop souvent plus de déférence servile que de renseignements utiles, et qu'un trop grand étalage de richesse agit à la façon d'un aimant sur les malandrins et les voleurs. Avec le champ de forces en train de se désagréger, il n'a pas de temps à gaspiller avec les coupe-jarrets. Voyager seul, sous l'aspect du rude Barbare qu'il a parfois l'impression de n'avoir jamais cessé d'être, c'est voyager vite. Il monte en selle et sort de la cour sans un regard en arrière. Il y a des cartes dans ses fontes, mais il n'en a pas besoin pour la première partie du trajet. Le Gouffre Sinueux est situé à plusieurs jours de cheval vers le nord et, pendant quatre jours au moins, il traversera des régions familières. Il ne s'attardera pas en route et couchera dans des auberges isolées, si ce n'est à la belle étoile. Et, en chevauchant, il éprouve une curieuse sensation, une impression de liberté, comme s'il avait ramené l'horloge du Temps à l'époque où il était un guerrier insouciant, ne connaissant pas grand-chose à la sorcellerie et ignorant tout des affaires du royaume.
Cette euphorie est de courte durée. Il n'est encore qu'à un jour et demi de la capitale lorsqu'il aperçoit la première manifestation de la Horde des Démons. Une ferme isolée qui vient de brûler et dont la charpente fume encore attire son attention. Quand il s'en approche pour voir de quoi il retourne, ses soupçons se transforment en certitude. La maison a été pillée, puis incendiée. A première vue, cela pourrait être l'œuvre de criminels ou de brigands mais, derrière l'odeur de bois carbonisé et de foin calciné, Loup*Ardent décèle un relent plus subtil de putréfaction douceâtre. Il a déjà senti ce remugle, infiniment plus fort qu'ici, dans les décombres de Belgardium, et jamais il ne l'oubliera, dût-il vivre cent ans. C'est la puanteur de la Horde des Démons, une pestilence qui, dans le feu de l'action, émane de ces créatures comme une pourriture.
Le matin du troisième jour, sa route gravit une colline et, au sommet, son étalon habituellement assez calme, se cabre si brusquement que Loup*Ardent a besoin de toute son habileté pour ne pas se faire désarçonner. Il fait faire demi-tour à son cheval et l'apaise, moins ému par la soudaine panique de l'étalon que par la brève vision de ce qui l'a provoquée : dans la vallée, une nef volante est posée comme un monstrueux champignon vénéneux à l'orée d'un .village blotti au pied d'une montagne abrupte. Lorsque Loup*Ardent scrute ce village des yeux, ses pires craintes se trouvent confirmées. Des pillards de la Horde (il en aperçoit une dizaine) sont à l'œuvre — une œuvre de mort — contre une poignée de villageois armés seulement de fourches. Malgré la distance, il entend leurs cris de terreur.
Et quel terrible dilemme lui posent ces cris ! Loup* Ardent est seul. C'est assurément un combattant aguerri, mais on ne peut plus guère le considérer comme un sorcier, car il n'a pas sérieusement exercé ses talents magiques depuis une bonne dizaine d'années et ses réserves de Pouvoir sont des plus limitées. Que peut faire un homme seul contre dix créatures de la Horde ? Alors que tous ses instincts combatifs le poussent à dévaler la colline, il sait, au fond de son cœur, que c'est un risque qu'il ne devrait pas courir. Si la Horde le tue maintenant, l'Orbe ne sera peut-être jamais découvert, et une calamité autrement plus grave que la perte d'un unique village risque de s'abattre sur le pays. Mais la raison l'emportera-t-elle sur l'instinct ?