Lecture des livres dont vous êtes le héros
20 Novembre 2013
Il y a deux couvents de la Gegum à Pélimandar. Le premier est situé dans les inextricables méandres de la vieille ville, et aucun visiteur de sexe mâle ne franchit jamais sa porte, en quelque circonstance que ce soit. C'est, du moins, ce qu'affirme la rumeur publique. Le second, connu sous le nom de couvent exotérique, se trouve, comme la plupart des édifices de quelque importance, dans les faubourgs. C'est un grand bâtiment de granit gris, mais si son aspect rébarbatif décourage les visiteurs, son accès ne leur est pas rigoureusement interdit. Loup*Ardent s'en approche néanmoins avec une certaine nervosité. En dépit de sa position éminente et de ses relations amicales avec toute la noblesse du Harn, la Gegum est pour lui un mystère presque aussi troublant que pour le plus humble des paysans. Les annales officielles du royaume laissent entendre que la congrégation aurait été fondée non pas au Harn, mais dans la lointaine Arcadie, bien que la Gegum soit implantée au Harn depuis tant de siècles que personne ne connaît avec certitude la date (ni même le lieu) de son premier établissement dans le royaume. Elle considère qu'elle n'est pas soumise aux lois du pays et a toujours observé une stricte neutralité en cas de conflit (même lors des pires affrontements historiques avec l'envahissante Horde des Démons). Et pourtant, la congrégation a traversé les guerres et les calamités naturelles sans jamais en souffrir. S'il faut en croire la rumeur publique, il y a à cela une bonne raison. Cette raison, c'est la sorcellerie. Cette idée fait frissonner Loup*Ardent. Si, par la force des circonstances, il est devenu — bien malgré lui — sorcier, il subsiste dans son âme suffisamment du Barbare pour qu'il abomine la sorcellerie. Cependant, on ne saurait prétendre que la Gegum est malfaisante, pas plus qu'on ne pourrait affirmer qu'elle est bienfaisante. La vérité, c'est que personne, en dehors des membres de la congrégation, ne sait exactement ce qui s'y passe. Les nonnes pratiquent des arts interdits aux hommes et poursuivent des buts totalement incompréhensibles. De loin en loin, leurs activités ont été favorables au royaume. Durant des siècles, la congrégation a assumé la charge de l'Oracle. A l'occasion, elle fait une donation (parfois extrêmement généreuse) à quelque projet officiel, notamment à ceux concernant l'éducation. Il est même arrivé à l'Abbesse en place de donner son avis sur certains problèmes d'ordre politique, mais sans se soucier le moins du monde des suites éventuelles données à cet avis. Mais il s'agit là de cas isolés, imprévisibles et rares. Pour sa part, Loup*Ardent, à sa connaissance, n'a même jamais vu une sœur de la Gegum. Et la perspective d'en rencontrer une aujourd'hui ne lui sourit .pas particulièrement. Le couvent n'est pas gardé. Les nonnes-sorcières n'ont que faire d'armes matérielles, la légende affirmant que toute attaque contre leur cloître est vouée à l'échec avant même d'avoir débuté. Et, que ce soit par sorcellerie ou par la force de cette croyance, aucune attaque n'a été couronnée de succès pour la bonne raison que, de mémoire d'homme et aussi loin qu'on remonte dans l'histoire, aucune n'a jamais été tentée. Le couvent est clos de murs, et sa seule issue est fermée par un portail de bois massif, dépourvu de tout ornement et même de poignée. Loup*Ardent hésite, puis lève le poing et frappe énergiquement. Le bruit se répercute en échos caverneux. Presque aussi rapidement que si l'on avait guetté son arrivée derrière la porte, un petit judas s'ouvre en coulissant. Il entrevoit des yeux gris-bleu qui l'observent calmement, puis une voix douce murmure :
— Salut à vous, Seigneur Xandine. Qu'attendez-vous de notre congrégation ?
Malgré lui, il sent un frisson lui descendre le long de l'échiné. La voix est jeune, mélodieuse, totalement différente de ce qu'il attendait et chargée d'inflexions extrêmement troublantes. Mais il n'a pas l'esprit à la bagatelle. Il respire à fond pour se calmer, puis répond assez posément :
— Je sollicite une audience de votre Abbesse pour l'entretenir d'une question d'une importance vitale pour le royaume.
— Puis-je voir vos mains, Seigneur Xandine ?
Ses mains ? Loup*Ardent contemple ses paumes, que le maniement des armes a rendues rêches et calleuses.
— Par le guichet, s'il vous plaît, Monseigneur.
La requête est formulée courtoisement, mais il croit déceler un soupçon d'ironie dans le ton. Une soudaine impulsion lui fait introduire ses deux mains dans l'ouverture. Une seconde plus tard, la voix dit « Merci » et, lorsqu'il retire ses mains, le judas se referme. Mais le portail reste étroitement clos. Loup*Ardent attend un instant, puis il frappe à nouveau, impatiemment. On ne lui répond pas, on ne lui fournit aucune explication, et le couvent lui demeure interdit.
Pourquoi voulait-on voir ses mains ? Pourquoi ne l'a-t-on pas laissé entrer ? Il l'ignore, mais il sait que son cas n'est pas unique. La Gegum agit à sa guise sans jamais se justifier. Aristocrates et manants sont traités avec le même dédain.
Rageusement, il fait demi-tour pour s'en aller... et le portail s'ouvre derrière son dos. Loup*Ardent se retourne et réprime un cri de surprise. Il s'attendait à tout, sauf à la femme qui se tient sur le seuil. Vêtue de la robe blanche de la Gegum, rehaussée par la soutache de bure brune qui indique sa qualité d'initiée, c'est la plus éblouissante créature qu'il ait jamais vue. Sa bien-aimée Freya elle-même ne supporte pas la comparaison. Elle sourit avec sérénité et s'efface en l'invitant à entrer.
— Soyez le bienvenu, Seigneur Xandine. Loup*Ardent pénètre dans le couvent avec plus de brusquerie qu'il ne le voudrait et se retrouve dans une cour fermée.
Les bâtiments conventuels l'entourent de tous côtés et, sous les arcades du cloître, des femmes en robe blanche vaquent à leurs occupations avec une grâce féline. Toutes paraissent être aussi belles que celle qui l'a fait entrer. En jetant un coup d'oeil derrière lui, il s'aperçoit que cette dernière le regarde ironiquement, comme si elle lisait dans ses pensées. Loup*Ardent avale péniblement sa salive.
— J'aurais voulu... commence-t-il.
— Voir l'abbesse Lipta, termine la nonne à sa place. Sa Sérénité vous-attend ? Veuillez me suivre.
Elle l'attend ? Loup*Ardent n'a pourtant envoyé aucun messager annoncer sa visite. Mais les questions qui se pressent dans sa tête lui restent dans la gorge. Sans qu'il puisse expliquer pourquoi, ce couvent lui semble encore plus intimidant que les Cryptes de la Terreur dans lesquelles il a autrefois acquis des pouvoirs magiques. La nonne lui fait suivre un long couloir, monter quelques marches et franchir une porte de bois pour pénétrer dans ce qui paraît être un cabinet de travail particulier.
— Sa Sérénité ne va pas tarder, dit-elle. Lorsqu'elle le laisse seul, Loup*Ardent profite de l'occasion pour examiner les volumes à reliure de cuir qui tapissent les murs. A sa grande surprise, le premier qu'il ouvre se révèle être un manuel d'arts érotiques, délicatement illustré de jolis dessins au trait.
— Un ouvrage intéressant, Seigneur Xandine, quoiqu'un peu sommaire, dit une voix derrière lui. La subtile interaction des énergies, par exemple, n'est même pas mentionnée.
Loup*Ardent se retourne et, les joues en feu, il remet le livre à sa place. La femme qui vient d'entrer est d'un âge qui dépasse l'imagination, et cependant elle est droite, calme, posée, et elle a la même grâce féline caractéristique des autres sœurs. L'autorité qui émane de ses moindres gestes la désigne aussi clairement que la soutache pourpre de sa robe blanche : c'est l'abbesse Lipta. Il s'incline respectueusement.
— Oh, allons, Loup*Ardent, dit-elle gaiement, pas de cérémonie entre nous. Nous avons trop de points communs. Moi aussi, j'étais autrefois une guerrière, et maintenant... (ses mains fines s'écartent en signe d'impuissance)... on prétend que je m'adonne à la sorcellerie, aussi énergiquement que je m'en défende. Asseyez-vous. Nous allons boire un peu d'hydromel, et vous me raconterez ce qui se passe dans le vaste monde, au-delà de nos murs.
Elle prend un siège et, apparemment sans qu'elle ait fait le moindre signe, une novice de la congrégation apparaît, portant des gobelets de suave hydromel. Loup*Ardent s'assoit également, mal à l'aise.
— Les affaires du royaume ne vont pas bien, Votre Sérénité, déclare-t-il sans préambule. Vous savez probablement que le roi Voltar a été assassiné.
— Effectivement. Et c'est une épouvantable tragédie. Je l'avais rencontré une fois et je l'avais trouvé sage... pour un homme, ajoute-t-elle après une imperceptible pause.
— Sa mort m'a fait perdre le meilleur des amis, dit Loup*Ardent avec brusquerie, mais ce n'est pas pour cela que je suis ici.
— Non, acquiesce l'Abbesse. Vous êtes ici parce que vous craignez que le champ de forces qui protège le royaume contre la Horde des Démons ne soit en train de se désagréger.
Loup*Ardent la regarde avec stupeur.
— Comment savez-vous cela ? L'abbesse Lipta hausse les épaules.
— La Horde ne s'est pas manifestée depuis dix ans. Voltar était un sorcier habile... peut-être le plus habile que le Harn ait jamais connu. Il paraît logique de supposer qu'il a utilisé son Pouvoir de cette manière, et tout aussi logique de penser que son art disparaît avec lui. (Elle porte son gobelet à ses lèvres.) En fait, Loup*Ardent, vos craintes sont tout à fait fondées. Le champ a déjà cédé par endroits. Votre nouveau souverain apprendra bientôt que la Horde a effectué des razzias dans les régions les plus écartées. Ces créatures savent déceler les points faibles. Elles s'assemblent actuellement en force le long de la frontière.
Abasourdi, Loup*Ardent balbutie :
— Comment l'avez-vous appris ?
— Par les voies de la Gegum, répond elliptiquement l'abbesse Lipta. Mais en quoi de pauvres nonnes pourraient-elles vous être utiles ?
Le cœur battant, Loup*Ardent se penche en avant.
L'idée de mettre en doute ce qu'elle vient de lui révéler ne lui vient pas une seconde à l'esprit.
— J'ai entendu parler, répond-il, d'un Orbe d'Or qui permettrait de réactiver le champ de forces. J'ai également entendu dire que votre congrégation pourrait savoir certaines choses sur ce talisman.
— Vraiment ? murmure l'Abbesse et elle boit distraitement son hydromel. Il me semble avoir entendu une fois mentionner quelque chose de ce genre à propos du Val des Illusions.
— Le Val des Illusions ? demande Loup*Ardent.
— Un endroit qui est censé se trouver au nord-ouest du Harn, dit l'Abbesse. Mais il s'agit sûrement d'une légende, tout comme l'Orbe est probablement une légende. (Elle lui adresse un sourire sans chaleur.) Je commence à me faire vieille, et j'ai de plus en plus de mal à ajouter foi à ces histoires romantiques de mystérieux talismans aux vertus magiques.
Mais, sur ce point tout au moins, Loup*Ardent ne la croit pas. Lorsqu'il se retire, sa décision est prise. Même si l'existence de l'Orbe est sujette à caution, c'est une chance qu'il n'a pas le droit de négliger. Par conséquent, il va se mettre en quête du Val des Illusions car, avec le champ de forces en train de se désagréger, il n'a pas de meilleur endroit où aller. Et si vous n 'avez pas de meilleur endroit où aller, vous pouvez l'accompagner.