Lecture des livres dont vous êtes le héros
30 Mars 2014
Neuf jours plus tard, je me retrouvais accoudé au bastingage d'une frégate, à contempler
les hautes falaises qui formaient le rivage occidental de l'île de Torte. Sous un ciel
plombé, le petit vaisseau pourfendait la masse liquide dans un chuintement continu, un
son désormais familier puisqu'il n'avait cessé de m'accompagner depuis notre départ
d'Haquilon.
Le roi Pargalion avait approuvé le lancement de la mission dans les Larmes de Samara.
Une petite troupe constituée de huit bataillons avait alors été constituée en un délai
record, chacun étant embarqué à bord d'un vaisseau de la flotte royale chargé de les
amener respectivement sur les huit principales îles de l'archipel. Ces bataillons n'avaient
pas été baptisés mais s'identifiaient uniquement par un simple chiffre. J'avais été
incorporé pour ma part dans le cinquième, celui qui devait opérer sur l'île Vargass.
Notre frégate, l'Albatros, suivait le sillage évanescent de la Lune d'Argent, la caravelle
qui transportait le sixième bataillon en direction de Kirb. Mais après avoir dépassé le
phare qui signalait l'extrême pointe nord de Torte, l'Albatros vira en direction de l'est,
laissant l'autre vaisseau s'éloigner à bâbord.
Je pus alors discerner les contours de l'île Vargass, peut-être la plus petite de l'archipel si
l'on exceptait les innombrables îlots qui parsemaient ces eaux dangereuses. En
conséquence, notre bataillon se réduisait à une trentaine d'hommes placés sous la
responsabilité du lieutenant Malvère, un sinistre échalas aux joues grêlées, lui-même
secondé par Dross en personne. La présence de notre sergent à ce poste n'avait rien de
surprenant puisque la moitié de notre promotion se trouvait à bord de l'Albatros, l'autre
moitié ayant intégré le sixième bataillon, à bord de la Lune d'Argent. Sans doute était-ce
le sergent qui avait préféré que tous les aspirants au grade d'aide de camp fassent partie
du cinquième bataillon.
Près de moi, Khelben observait également le port minuscule dans lequel nous allions
achever notre traversée. Je sentis au dernier moment la présence de Zentile qui venait de
nous rejoindre. Comme souvent, ce fut notre jeune compagnon aux cheveux d'ébène qui
troubla la quiétude de sa voix haut perchée.
· " C'est bizarre, je n'ai pas l'impression qu'il y ait grand monde pour nous faire un
comité d'accueil. Ils sont au courant au moins qu'on vient pour les aider ?
· Tu arrives à voir les gens à cette distance ? " s'étonna Khelben.
Les nombreuses années supplémentaires du balafré n'étaient pas vraiment en cause car,
même en plissant mes paupières, je ne distinguais moi-même du hameau côtier que ses
bâtiments trapus et les voiles blanches des esquifs appartenant aux pêcheurs.
La réflexion de Zentile allait de pair avec l'étrangeté de la mission qui nous était confiée.
Les officiers prenaient rarement la peine de livrer des détails superflus à la piétaille. Tout
ce que l'on nous avait appris, une fois encore de la bouche de Dross, concernait des actes
de brigandage un peu partout dans l'archipel.
Depuis quelques mois, des autochtones avaient été retrouvés assassinés et dépouillés. Ces crimes avaient progressivement gagné en fréquence et sans être l'apanage d'une île en particulier. Les agresseurs avaient sévi de Nammine à Kirb, sans qu'aucune des huit îles
réellement habitées de l'archipel ne soit épargnée. Après chaque attaque, il ne restait
aucun survivant pour témoigner de l'identité des meurtriers. Ceux-ci devaient être
nombreux, bien armés et organisés pour avoir parfois tué tous les habitants d'une ferme
fortifiée. Les pirates qui sévissaient habituellement dans le détroit des Quatre Vents
avaient dans un premier temps étaient soupçonnés mais les pillages n'avaient pas
seulement concerné les côtes. De plus, les boucaniers signaient généralement leurs
méfaits alors qu'ici, les criminels prenaient bien garde à ne pas être repérés.
Le massacre d'une douzaine de familles qui résidaient dans un hameau au centre de l'île
Sama avait achevé de convaincre les notables îliens de demander secours auprès du
monarque. Celui-ci y avait favorablement répondu en consentant à l'envoi d'une troupe
pour débusquer ceux qui avaient plongé cet archipel sous le règne de la terreur.
A l'instar de tous mes camarades du cinquième bataillon, j'étais très déçu d'être envoyé
sur Vargass. Au vu des dimensions modestes de l'île, je n'aurai pas parié une pistole sur
l'idée que les brigands aient établi leurs quartiers dans les limites de ce caillou minable.
J'avais eu l'occasion au cours de la traversée de jeter un oeil sur une carte représentant l'île
et ce bref aperçu m'avait conforté dans cette idée tant l'endroit paraissait austère,
dépeuplé et sans intérêt.
Comme l'avait fort justement prévenu notre Zentile aux yeux perçants, les habitants du
port de Stromness ne s'étaient pas rassemblés pour accueillir l'Albatros. Mais je n'eus pas loisir de m'appesantir sur l'attitude des autochtones car le sergent nous haranguait déjà en vue des préparatifs à effectuer pour le débarquement.