Lecture des livres dont vous êtes le héros
27 Mars 2014
Tandis que nous progressions à vive allure parmi les arbres aux larges troncs, Ana sortit de des poches un morceau de pâte brune séchée et le rompit en deux. Elle me tendit une part de l'étrange substance et glissa l'autre dans sa bouche.
− Mâche-le. Ça t'aidera à lutter contre la fatigue. J'en ai toujours sur moi pour ne pas m'endormir pendant le service, quand les clients ne sont pas pressés de rentrer chez eux.
− Qu'est-ce que c'est ?
− De la brisine. Une plante qu'on trouve seulement dans les marais de Galabad.
− Il y a des gens assez fous pour aller en cueillir ? m'étonnai-je, la sinistre réputation de ces marécages n'étant plus à faire.
Ana haussa les épaules mais ne répondit pas. Je l'imitai en mordant à mon tour dans la chique de brisine et je fus très surpris de la saveur qui s'en dégageait. Ma langue me piquait au contact du produit et j'avais l'impression de sucer un mélange de feuilles de tabac et de réglisse au goût particulièrement prononcé. A la longue, la pâte ne me parut pas si
désagréable à mastiquer. Quand elle eut entièrement fondu dans ma bouche, je me sentais l'esprit particulièrement aiguisé, tous les sens en alerte. Ana ne m'avait pas menti, cette petite douceur dissipait ma lassitude et me faisait oublier mon manque de sommeil.
− A quoi sert ce fameux concasseur, au juste ? lui demandai-je peu de temps après.
− C'est une invention qui sert à écraser la roche pour y trouver plus facilement les pierres précieuses ou le bon minerai. Je ne sais pas exactement comment ça fonctionne mais il est conçu sur le même principe que les moulins à eau. Quand il est en marche, une source
souterraine active ses engrenages et l'ensemble réussit à faire tourner une énorme meule de pierre. Enfin… c'est plus complexe que ça. Mais en tout cas, c'est une machine efficace et c'est tout ce qui compte pour la plupart des mineurs.
Elle avait juste terminé sa phrase que nous vîmes les bois s'éclaircir et les premiers contreforts de la chaîne montagneuse de Galabad apparaître.
Devant nous, les sapins partaient à l'assaut d'un versant en pente douce mais leur nombre se raréfiait rapidement vers les hauteurs arides et rocailleuses. Ana s'arrêta pour embrasser du regard le panorama.
− C'est bon, je sais où nous sommes. Quand j'étais petite, mon père aimait bien m'emmener en ballade par ici. L'entrée des mines se trouve de l'autre côté, précisa-t-elle en désignant une éminence rocheuse à plusieurs centaines de pas plus au sud.
Nous nous dirigeâmes vers l'endroit en question tout en prenant garde à ne pas nous coincer un pied entre les gros cailloux qui avaient remplacé le tapis végétal.
Une galerie assez large pour permettre le passage de quatre hommes de front perçait le flanc de la montagne. En nous approchant de cette vaste ouverture, je vis que le tunnel qui s'enfonçait dans les profondeurs était régulièrement éclairé par des torches accrochées aux parois dans des supports métalliques. Une rangée de rails posés au milieu du tunnel partait de l'entrée pour desservir le complexe minier. Nous avions fait preuve de prudence pour approcher du tunnel mais les lieux semblaient inoccupés.
Je suivis Ana qui s'engagea dans la galerie en marchant entre les rails et la paroi. Après une vingtaine de pas sous terre, nous rencontrâmes un boyau plus étroit qui croisait celui que nous empruntions mais la jeune femme le dépassa sans l'ombre d'une hésitation. Le silence était vraiment intimidant, presque surnaturel. Les mines donnaient l'impression d'avoir été abandonnées même si je savais qu'il n'en était rien. Elles étaient passées sous le contrôle des envahisseurs venus du Zalten mais la population d'Asguenn était toujours sensée y travailler.
Nous parvînmes à la hauteur d'un second embranchement et cette fois-ci, Ana me fit signe de bifurquer dans le tunnel qui partait sur notre droite.
Ce nouveau passage était bien plus étroit et son sol en terre battue exempt de rails. Il s'évasa bientôt jusqu'à former une vaste caverne encombrée de barriques, de tonneaux et de fûts aux tailles très variées.
Nous nous figeâmes sur place en entendant des voix.
Je m'approchai à pas feutrés en rasant le mur pour distinguer six guerriers zalténites en proie à la plus grande agitation. Ils se tenaient debout dans un coin de la caverne et tenaient un conciliabule très animé en s'invectivant mutuellement dans leur langue barbare aux accents saccadés.
Je sentis la chaleur d'Ana qui s'était penchée par-dessus mon épaule pour observer la scène. A l'autre bout de la salle partait un nouveau boyau éclairé.
− L'escalier qui mène à la salle du concasseur se trouve par là, me chuchota ma compagne. Nous n'avons qu'à passer derrière les barriques.
Une double rangée de fûts empilés les uns sur les autres formait en effet comme une barrière assez proche du mur. En rampant derrière cet abri, les pillards n'avaient aucune chance de nous voir traverser la caverne et je donnai en un regard mon assentiment à la jeune femme.
Elle s'engagea la première dans l'espace étroit et je l'imitai lorsqu'elle atteignit le seuil du tunnel de sortie. Les Zalténites continuaient à s'énerver et il me suffisait de prendre garde à ne pas faire résonner mes pièces d'armure contre la pierre.