Lecture des livres dont vous êtes le héros
13 Mars 2014
L'Auberge Etrusque est nichée à l'ombre des Appenins, à côté d'une cascade gelée, abritée du vent par une haute falaise de pierre noire et nue. Assis à côté d'une longue fenêtre, vous regardez les montagnes. Le crépuscule fait fondre les contours abrupts de la roche, emplissant les vallées d'une pénombre bleue. La lune brille faiblement derrière des nuages noirs poussés par le vent. De la neige va encore tomber ce soir.
Vous écartant de la fenêtre, vous laissez retomber le rideau et entreprenez de traverser la pièce crasseuse. Des voyageurs sont assis le long des murs, pariant bruyamment et buvant des liqueurs fortes couleur de feu. Beaucoup sont des chasseurs et des commerçants venus des plaines qui descendent d'ici jusqu'à la mer Ligurienne. D'autres sont peut-être ici depuis bien plus longtemps : des hommes et des femmes maigres qui n'ont trouvé que peu d'emploi. L'Auberge Etrusque est une escale bien connue de ceux qui entreprennent la périlleuse traversée des Appenins. Si certains, à la vue des pics enneigés, perdent espoir et choisissent de rester, qui peut les en blâmer ? Vous-même vous demandez parfois pourquoi vous prenez la peine de continuer dans ce monde de pauvreté et de souffrance.
L'histoire de la création de l'auberge est étrange, même en ces temps eux-mêmes fort anormaux. Le bâtiment était à l'origine un appareil aérien qui s'est écrasé en traversant les montagnes, il y a de cela deux cents ans. Un ancêtre de l'aubergiste actuel a transformé l'épave en une escale pour les voyageurs. Le générateur n'avait pas été endommagé par l'accident et l'auberge dispose donc de l'électricité, une rareté dans le monde moderne. Mieux encore, plusieurs des réparateks de l'appareil ont pu être récupérés. Ces robots nettoient et réparent constamment la structure, accomplissant fidèlement les tâches pour lesquelles ils ont été programmés des siècles plus tôt.
Ecartant un rideau, vous pénétrez dans une autre pièce de l'auberge. Sur le mur, un écran est en train de diffuser des scènes d'un vieux film. L'aubergiste est assis avec quelques autres à l'arrière de la pièce, d'où il commente bruyamment l'action. Vous enjambez un réparatek qui ressemble à un long cancrelat métallique. Il déploie des brosses de polissage pour nettoyer le sol à l'endroit où vous vous trouviez. Vous appuyant au mur, vous regardez le film pendant quelques minutes, mais les exclamations et les railleries de l'aubergiste sont impossibles à ignorer. Lorsque vous vous plaignez, il vous répond d'un rire bruyant. "Ce n'est pas la peine de vous intéresser aux films qui apparaissent sur cet écran. Les images viennent d'un satellite connecté à Gaia, qui change de chaîne selon son humeur du moment. Il m'est arrivé de voir des actualités datant de plus d'un siècle ! A d'autres moments, il y a des films, des spectacles musicaux ou des documentaires. Mais je n'ai jamais encore vu la fin d'un seul programme. Tenez !" Il tend le doigt vers l'écran et, en vous retournant, vous voyez que le film a été remplacé par de la neige parasite grise.
"Eteignez-le," grogne un homme depuis la pièce adjacente. "Il y a des gens qui aimeraient dormir."
"L'éteindre, vous dites ?" fait l'aubergiste en éclatant à nouveau de rire. "Il n'a jamais été éteint de toute ma vie. On ne peut pas l'éteindre. Pas à moins que Gaia ne décide de nous prendre en pitié et de nous accorder quelques heures de tranquillité."
Des bruits de pas lourds se font entendre et un homme au visage rubicond et furieux émerge de l'autre pièce. Il jette un regard exaspéré à l'écran, qui affiche désormais un bulletin météorologique pour le mois à venir. "C'est ridicule !" s'exclame-t-il, outragé. "Ca dit qu'il va y avoir des orages à New York ! Il n'y a pas eu de pluie à New York depuis des années : la ville est enfouie sous huit cent mètres de glace !"
Un rire bref échappe à l'aubergiste tandis qu'il retourne à ses tâches. "Pas la peine de vous en prendre à moi. Tout le monde sait que Gaia est folle."
L'homme dont le repos a été dérangé lui adresse un regard agacé. "Si vous ne pouvez pas l'éteindre," proteste-t-il, "pourquoi ne pas démolir l'écran ? Il montre n'importe quoi de toute façon."
Voyant l'homme s'avancer comme pour mettre sa suggestion à exécution, l'aubergiste fait un signe négatif du doigt. "Je vous déconseille d'y toucher. Enfoncez-vous du coton dans les oreilles si le bruit vous dérange. Mais si vous fracassez l'écran, les réparateks passeront toute la nuit à le remettre en état et leur remue-ménage empêchera tout le monde de dormir."
En entendant cela, l'homme lève les bras au ciel avec exaspération puis, rassemblant ses couvertures, s'en va dormir à l'autre bout de l'auberge.
La nuit tombe. Le vacarme des beuveries est remplacé par des murmures à voix basse, puis par des ronflements. Vous vous pelotonnez sur votre propre couche, écoutant le gémissement du vent à l'extérieur du fuselage. Demain, vous devrez vous aventurer à nouveau dans ce froid. Ce n'est pas une perspective engageante.
Dans la pièce adjacente, vous pouvez entendre le babil incessant de l'écran. Un extrait d'un jeu télévisé, probablement filmé avant la naissance de votre arrière-grand-père, est suivi de séquences tirées de films de science-fiction du XXIème siècle. Vous avez soif et vous n'arrivez pas à dormir. Ignorant les protestations marmonnées par les gens étendus autour de vous, vous vous levez et les enjambez pour vous rendre dans la pièce où se trouve l'écran.
Vous vous asseyez. Peut-être qu'une demi-heure de séquences vidéo sans rime ni raison viendront à bout de votre insomnie. L'écran s'est mis à diffuser des actualités de l'an 2095. L'information principale concerne l'accident d'un appareil aérien dans les Appenins. Vous vous penchez en avant, intrigué. Des images prises du ciel montrent l'épave fracassée qui fut plus tard réparée pour devenir cette auberge.
Soudain, les images changent. "Autre sujet aujourd'hui," annonce la voix du présentateur, "les scientifiques qui étudient la météorite tombée en Egypte le mois dernier déclarent qu'il pourrait s'agir du plus ancien objet de l'univers. Ces images montrent les combinaisons nécessaires pour approcher de la météorite, qui émet une radiation d'un type à ce jour inconnu."
L'image vacille et passe à une scène postérieure de plusieurs mois. Un journaliste se tient au bord d'une route tandis qu'un camion blindé traverse l'arrière-plan à grande vitesse. "Des terroristes de la secte baptisée "les Gardiens Volentins" se sont emparé aujourd'hui de la mystérieuse météorite alors qu'elle était acheminée vers Le Caire pour des tests supplémentaires. Les terroristes vénèrent la météorite, qu'ils appellent "le Coeur de Volent". Ils n'ont jusqu'à présent fait aucune déclaration."
L'écran grésille à nouveau et prend une couleur verte intense, sur laquelle les continents du monde sont délimités en rouge. Ils sont représentés avec les contours qu'ils avaient avant que le niveau des mers ne descende et que les calottes polaires ne s'étendent pour les recouvrir.
Une voix féminine et chaude parle : "Le Coeur de Volent est resté entre les mains de la secte pendant vingt ans. Ils ont fondé la cité de Du-En dans le Sahara et ont appris à exploiter le pouvoir du Coeur, qu'ils utilisèrent de façon dévastatrice lors de la Guerre du Paradoxe. Plus tard, Du-En connut la guerre civile et fut abandonnée. J'ai désormais terminé l'analyse des tests scientifiques réalisés avant que le Coeur ne soit dérobé par la secte et voici mes découvertes. Si un humain venait à entrer en contact physique direct avec le Coeur, toute l'énergie contenue dans celui-ci serait libérée et le potentiel psychique total de cette personne serait activé. En pratique, elle obtiendrait le pouvoir absolu sur son environnement. Ceci était une communication de Gaia. Merci de votre attention."
L'écran se fait blanc et silencieux pendant un moment, puis commence à diffuser un dessin animé. Vous le remarquez à peine, stupéfié par la réalisation que vous venez d'entendre la voix de Gaia.
Votre esprit commence à enregistrer ce qu'elle a dit. Le pouvoir absolu... Il se trouve quelque part dans la cité en ruine de Du-En, au milieu du désert glacé du Sahara. Soudainement méfiant, vous regardez les formes endormies étendues à travers la pièce. Quelqu'un d'autre a-t-il entendu le message de Gaia ? Vous écoutez les ronflements et le bruit lent et régulier des respirations. Personne ne semble être éveillé. Plongé dans vos pensées, vous retournez vous enrouler dans vos couvertures, mais le sommeil est encore plus insaisissable désormais. Quand vous vous endormez enfin, quelques heures avant l'aube, vos rêves sont peuplés d'images de la mystérieuse météorite venue de l'espace et du pouvoir qu'elle renferme.
Etes-vous prêt à aller à Du-En pour y chercher le Coeur ? Désirez-vous le pouvoir de transformer le monde tout entier ? Si c'est le cas.