- Nous le tenons ! rugit Jason, au comble de l'excitation, en plaquant le mouton au sol comme un demi de mêlée.
- Oui, acquiescez-vous, avec un peu moins d'enthousiasme, n'étant pas aussi obsédé que l'Argonaute par les moutons.
- Dites-moi, maintenant que vous avez bien joué les héros, peut-être pourriez-vous écarter de moi vos sale pattes ! déclare le mouton d'un ton froid. Jason fait un bond en arrière comme si une guêpe l'avait piqué. (Et vous-même, tout aventurier endurci que vous soyez, vous éprouvez une certaine surprise.)
- Vous... vous parlez ? bredouille Jason.
- Evidemment, dit sèchement le mouton (qui, en fait, si on l'écoute attentivement, s'exprime avec beaucoup de distinction).
Une idée vous vient soudain. Ce vieux fou en Ava- lon avait la manie de changer de forme.
excusez-moi, intervenez-vous, mais ne seriez- Vous pas Merlin, par hasard ?
Ne soyez pas ridicule ! proteste le mouton d'une voix aiguë. Je m'appelle Médée. Jason recule encore, une expression de stupeur peinte sur son beau visage.
La princesse Médée ? demande-t-il, sidéré.
Parfaitement.
- Mais que faites-vous sous la forme d'un mouton ?
- Je ne suis pas sous la forme d'un mouton, réplique la princesse Médée. J'ai simplement l'air d'être sous la forme d'un mouton. Ce qui est bien différent.
- - Ah bon ? fait Jason en plissant le front d'un air stupide.
» Mais oui, bien sûr. Mon père, le roi Colchis, est Un grand illusionniste — une sorte de magicien d'un genre très spécialisé, voyez-vous. Il a lancé sur cette ile quantité de sortilèges} si bien qu'ici rien n'est vraiment l'équivalent de son apparence. Les porcheries ressemblent à des villages, les palais à des taudis, les plaines à des lacs... Il a même réussi à donner l'impression que cette mer si calme autour de l'île est hérissée de récifs : cela nous protège des importuns. Vous êtes les premiers visiteurs que nous ayons vus depuis près de quinze ans.
- Mais pourquoi vous avoir donné l'aspect d'un mouton ? s'enquiert Jason, qui ajoute après réflexion : — Votre altesse.
- Parce que je suis d'une beauté éblouissante, déclare la Princesse en toute simplicité. Si les hommes savaient à quel point je suis belle, nous serions constamment envahis, faux récifs ou pas. Regardez ce qui s'est passé à Troie, simplement à cause de la Belle Hélène.
- Mais ça ne vous ennuie pas de ressembler à un mouton ? demande Jason.
- Pas du tout. Je ne ressemble à un mouton que pour les étrangers. Tous les gens qui vivent ici me voient telle que je suis en réalité. Ce Bélier que vous avez combattu est mon dernier soupirant ; en fait, un jeune noble du nom de Périclès.
- Je suis désolé, dit Jason, l'air penaud.
Pour changer le tour embarrassant qu'a pris lu conversation, vous demandez avec curiosité :
- Pourquoi votre toison est-elle dorée ?
- C'est tout simplement parce que je suis vêtue de jaune, répond la Princesse qui soupire. Oh, je suppose que je ferais mieux de rompre l'illusion, et de vous laisser me voir telle que je suis en réalité ; sinon vous ne serez jamais satisfait.
Et, agitant son sabot avant, elle se transforme sous vos yeux, devenant en effet une jeune femme d'une beauté éblouissante.
Comme foudroyé, Jason la contemple un moment, puis demande, la voix étranglée :
- Voulez-vous m'épouser ?
- Ecoutez, Jason, un instant, intervenez-vous. Car vous n'êtes pas sûr que cette Médée, princesse ou pas, soit une bonne épouse pour Jason.
Mais de toute façon Médée secoue la tête.
- Ne soyez pas idiot, réplique-t-elle vertement. Je n'ai pas l'intention d'épouser qui que ce soit avant longtemps, car je veux pouvoir me payer du bon temps. Mais vous pouvez garder ma tunique jaune comme souvenir, si vous voulez. J'en ai une autre en dessous, et je ne risque donc pas d'attraper froid. Là-dessus, elle se débarrasse de sa tunique et la lui lance, avant de détaler en direction d'un bouquet d'arbres qui est probablement un illusoire troupeau de daims.
Jason, bouche bée, la regarde s'enfuir, puis se tourne vers vous.
Que vais-je faire ? Elle m'a volé mon cœur. Ressaisissez-vous, mon vieux, lui dites-vous avec fermeté. Votre vie serait un martyre si vous l'épousiez. Vous possédez maintenant la Tunique d'Or, Vous devriez êtes satisfait.
— Non, non ; je la poursuivrai jusqu'au bout de la terre. Je suis prêt à conquérir des pays entiers pour eIle. Pour elle, je lutterai contre les plus redoutables ennemis, je traverserai à pied des déserts, je me battrai dans les flammes de l'enfer. Je...
- Pas tant que je serai là ! coupez-vous sèchement, excédé par les divagations amoureuses de cet exalté. Pour le moment, nous allons et voir s'il y a autre chose à explorer sur cette île absurde
sinon, nous regagnerons l'Argo.