Lecture des livres dont vous êtes le héros
28 Juin 2014
Vint donc un jour en Avalon où deux étranges personnages dépenaillés réussirent péniblement à sortir de l'Antre du Dragon pour s'engager le long des chemins secrets qui finiraient par les ramener à Camelot. L'un d'eux était un gigantesque Moine Guerrier aux yeux sombres, à la barbe noire. L'autre, plus petit, plus mince, n'en avait pas moins fière allure : c'était un aventurier, jeune mais plein d'expérience dont le nom était sûrement destiné à vivre à jamais dans les annales du Royaume.
Ces deux êtres bizarrement assortis cheminaient avec lenteur, encore épuisés tous les deux par les efforts qu'ils avaient dû fournir au cours de leurs diverses aventures, étranges et périlleuses. Et aussi parce qu'ils traînaient derrière eux une litière sur laquelle était empilé un butin important, glané dans l'Antre des Dragons. Non qu'Ethelbert, le moine, s'intéressât beaucoup à ce genre de trésor, bien sûr. Mais Pip, le jeune aventurier professait une philosophie différente et était encore ulcéré d'avoir déjà perdu un trésor conquis lors d'une autre aventure.
Le trajet de retour fut sans histoire, car les chemins leur étaient maintenant familiers, ce qui leur permit d'éviter des endroits aussi épouvantables que le village de la Pierre-qui-Mue. Il leur fallut néanmoins plusieurs jours pour revenir sur leurs pas et regagner leur point de départ, ou du moins le point d'où Pip était parti. Et là, dans le champ, que virent-ils ? Wanda la Vagabonde, la vache favorite de Pip, la mine prospère bien nourrie d'herbe grasse, le pelage lisse et lustré, comme si rien de fâcheux ne s'était produit dans l'intervalle.
Je n'ai suivi aucun chemin, expliqua Pip tout en veillant à ne pas se montrer trop explicite. Il m'a amené dans cet endroit par magie. — Alors, peut-être va-t-il nous y ramener par magie, suggéra Ethelbert. Puisque tu es parti d'ici, pourquoi ne pas nous asseoir et attendre qu'il se manifeste ? Après tout, il est censé être un grand magicien, le plus grand du Royaume ! Il va sûrement se rendre compte très vite que nous sommes ici avec de bonnes nouvelles à lui apprendre. Les deux compagnons s'assirent donc dans le champ, surveillant leur trésor, sans rien de mieux à faire que de contempler Wanda la Vagabonde, et ils attendirent. Ils attendirent et attendirent et attendirent...
Pendant ce temps, dans la Grotte de Cristal (où l'atmosphère était en réalité presque aussi nauséabonde que celle de l'Antre du Dragon), le plus grand magicien du Royaume se heurtait à quelques problèmes avec son dernier sortilège. C'était un tour de magie relativement simple, ou qui aurait dû l'être, basé sur le principe alchimique, tant de fois mis à l'épreuve, qui permet de changer le plomb en or. Sa pension ayant été supprimée, il devenait impératif pour le magicien d'amasser une petite provision de métal précieux. Aussi, poussé par le désespoir avait-il acheté à un marchand un stock de plomb, et loué un attelage de chevaux de trait pour l'amener jusqu'à l'entrée de son actuel domicile secret. La transaction, y compris la location des chevaux, lui avait coûté à peu près jusqu'à son dernier sou, mais il était persuadé qu'il pourrait rentrer dans ses frais (et même récolter un gros bénéfice) une fois terminée son opération d'alchimie. Durant une semaine, il avait lui-même transporté le plomb, par petites quantités, jusque dans la grotte, et l'avait entreposé à proximité du fourneau de fortune qui jouait un rôle si important dans l'opération d'alchimie.
Pour ceux que ces problèmes intéressent, précisons qu'il utilisait un procédé appelé le Mariage Chimique de la Reine Blanche et du Dragon Vert, sans aucun rapport avec le mariage, les dragons ou les reines, ni même, entre nous, avec la chimie (ce qui montre à quel point l'alchimie peut être déroutante). Il consiste en fait à fondre le plomb sur le fourneau, puis à ajouter à la matière en fusion une série d'herbes rares et d'épices, tout en agitant une baguette magique et en psalmodiant les mots d'un sortilège particulier. Merlin s'était livré maintes fois à cette opération lorsqu'il était étudiant et qu'il apprenait les rudiments de la magie au Collège des Druides de Llandogo. A l'époque, sous la direction de ses précepteurs, tout avait toujours fonctionné parfaitement. Maintenant, pour une raison quelconque, l'opération se soldait par des échecs répétés. Le plomb se transformait bien, mais pas en or. Chaque fois que l'écho du sortilège s'éteignait sous les voûtes de la grotte, le plomb se transformait en pudding flambé.
A la septième métamorphose consécutive de ce genre, Merlin, déjà peu amateur de pudding flambé, entra, contrairement à son habitude, dans une telle rage qu'il renversa avec violence le fourneau et se dirigea à grands pas vers une autre partie de sa Grotte de Cristal. Sous le coup de l'exaspération il envisagea un instant de jeter un mauvais sort sur le potager de l'archevêque de Canterbury. L'antipathie mutuelle entre Merlin et l'Archevêque était de notoriété publique en Avalon, bien que personne — pas même les deux nobles vieillards — ne put se rappeler l'origine de cette inimitié.
Bien que nul ne puisse, bien entendu, souhaiter du mal à un archevêque, on peut se réjouir que Merlin, ce jour-là, se soit mis en colère. Car pendant qu'il cherchait dans un placard sa baguette à mauvais sorts, il tomba par hasard sur sa boule de cristal (égarée depuis près d'une semaine) et aperçut à l'intérieur le jeune Pip en. compagnie d'une vache et d'un personnage aux traits rudes en robe de moine. A côté d'eux se trouvait une litière de fortune, sur laquelle apparemment étaient amassés pêle-mêle toutes sortes de trésors. Mais, ce qui était le plus remarquable c'était la toile recouvrant ce bric-à-brac qui avait glissé légèrement, laissant apparaître la tête du Dragon de Bronze. Merlin, le nez sur la boule de cristal, en scruta l'intérieur pendant un long moment, n'en croyant pas ses yeux. Puis il se livra à un manège des plus étranges, et peut-être bien magique. Poussant des cris de joie, il se mit à faire des claquettes tout autour de sa Grotte de Cristal.