Lecture des livres dont vous êtes le héros
1 Juillet 2014
Tout n'allait pas pour le mieux à Camelot. Le vaste château perché sur la colline au-dessus de Glastonbury, autrefois connu pour ses joyeux oriflammes qui voletaient comme des pigeons captifs au sommet de ses tours, se dressait maintenant sombre et menaçant, son pont-levis relevé, ses herses abaissées, ses fenêtres protégées de volets — silhouette sinistre se découpant sur le ciel nocturne. Et, tout autour, une armée de sept mille hommes avait dressé son camp et en faisait le siège.
A l'intérieur du château, dans la salle où se trouvait la Table Ronde, le Roi Arthur était assis, la tête penchée, perdu dans une méditation silencieuse. Au grand complet, ses chevaliers épuisés l'observaient en silence, attendant qu'il prît la parole. Le Roi releva enfin la tête.
— Le problème est sans solution, déclara-t-il avec lenteur. L'armée qui campe devant nos portes n'appartient pas à un envahisseur étranger. Ce sont nos propres compatriotes, des hommes résolus, abusés peut-être, mais des Anglais quand même. Nous ne pouvons, en toute conscience, attaquer nos propres sujets.
— Et pourtant, ils nous assiègent, remarqua sombrement Sire Galaad.
— Absolument, renchérit Sire Perceval. Et nos greniers sont vides, nos réserves presque épuisées. Si nous ne livrons pas bataille, Camelot même va tomber.
— Il n'y a aucune solution possible, murmura de nouveau le Roi.
— A moins qu'on ne retrouve Excalibur, déclara Sire Galaad à voix basse.
D'un commun accord, tous les chevaliers se retournèrent pour jeter un regard accusateur au personnage silencieux, tout de blanc vêtu, assis dans un coin, visiblement en disgrâce. Merlin (car c'était bien lui) remua sur son siège, mal à l'aise. « Ça finit toujours comme ça, songea-t-il. Quand quelque chose cloche, c'est invariablement moi qui me fais taper sur les doigts. »
Au-dehors, dans le camp, les hommes s'agitaient. Sans avoir jamais subi d'entraînement militaire, ces braves gens, avec leur flair de paysans, sentaient que le moment de donner l'assaut était venu. Et ils se préparaient à l'épreuve en observant la plus stricte discipline, obéissant aux ordres, fourbissant leurs armes, cirant leurs bottes. Un chuchotement se propageait de rang en rang : « On attaque à l'aube ! » Ils attendaient, tendus comme les cordes d'un violon. Une fausse aurore faisait pâlir le ciel...
En bordure du camp, une sentinelle bâilla ; qu'y avait-il à craindre ? Le Roi Arthur et ses chevaliers n'étaient-ils pas prisonniers dans le château ? Un léger bruit... La sentinelle, surprise, essaya de sonder l'obscurité au-delà de la lumière projetée par les feux du camp. Le bruit se précisa, puis se rapprocha ; c'était une sorte de martèlement scandé de renâclements. La sentinelle lança, d'une voix empreinte de nervosité :
— Qui va là ?
Et une créature sortie des pires cauchemars arriva en bondissant dans le halo lumineux.
— Un monstre ! cria la sentinelle.
— Un démon ! hurla une autre sentinelle.
— Un dragon ! vociféra une troisième sentinelle.
— Une créature surgie de l'Enfer ! reprirent en chœur les trois sentinelles.
Mais ce n'était rien de tout cela. A la lueur de l'aube naissante, on distinguait une sorte de bête comme on n'en avait encore jamais vue d'un bout à l'autre d'Avalon : une terrifiante monture qui trottait sur ses deux pattes arrière, les pattes avant munies de griffes prêtes pour l'attaque ; une monture nantie de trois yeux jaunes et d'une langue démesurée qu'elle dardait dans toutes les directions... Et, chevauchant le Borfax, une silhouette mince, silencieuse, résolue.
Les assiégeants, pris de panique, s'écartèrent pour laisser passer le cavalier et sa monture de cauchemar, qui poursuivirent leur chemin et arrivèrent enfin au bord du fossé protégeant Camelot et sa haute porte.
Là-haut sur les remparts, un archer banda son arc, puis hésita. La silhouette perchée sur le dos du monstre était terriblement familière.
— Pip ! chuchota l'archer.
Puis, envahi d'une excitation croissante, il se tourna vers ses compagnons.
— Pip ! hurla-t-il. Pip est revenu !
Au pied des remparts, Pip leva lentement le bras droit, brandissant une grande épée qui étincelait et flamboyait à la lumière rouge sang du soleil levant.
— Excalibur !
Roulant comme un coup de tonnerre, ce nom se répercuta sur les collines au loin.
— excalibur !
Et lorsque enfin il résonna dans la salle de la Table Ronde où les chevaliers, après leur triste discussion avaient sombré dans le silence, un sourire éclairé soudain le visage de Merlin l'Enchanteur. — Votre Majesté, dit-il, le royaume est sauvé, je crois bien.