Lecture des livres dont vous êtes le héros
26 Août 2014
Près d'une semaine s'écoule avant que vous n'ayez l'occasion de vous rendre au 221 Baker Street. Cette occasion est un dîner de célébration, un véritable festin préparé en votre honneur par Mme Hudson. Après le repas, vous remontez avec Sherlock Holmes et le Dr Watson dans leur salon, où vous assistez au rituel de bourrage de pipe le plus élaboré qu'il vous ait été donné de contempler. Finalement, le tabac est tassé à la satisfaction de Holmes et vous vous asseyez tous les trois devant la cheminée. Le Dr Watson vous sert un verre de brandy et vous vous adossez à votre fauteuil en conte~plant vos nouveaux amis, autour desquels d'odorantes volutes de fumée bleue s'enroulent comme des cheveux d'ange, Et puis vos pensées s'orientent vers Jonathan, et vous levez votre verre.
- Aux amis absents, dites-vous, imité par Sherlock Holmes et le Dr Watson. Qu'ils reposent en paix.
Après une minute de silence respectueux, le Dr Watson prend la parole :
- Ainsi, dit-il vous aviez donc vu juste depuis le début. L'attentat n'avait pas été commis par les Dynamiteurs. J'imagine qu'il ne doit pas être fréquent que ces gaillards-là soient innocents d'un crime dont on les accuse ! Très perspicace de votre part, n'est-ce pas, Holmes ? ,.
- Oui, très, approuve Sherlock Holmes. L'instinct du chasseur. Ce qui ne fait que confirmer ce que j'ai toujours soutenu : c'est aux petits détails qu'est dû le succès ou l'échec d'une enquête.
- Le bouton et le talon de ticket, acquiescez-vous. Oui, vous avez raison. Sans le bouton, Il aurait été difficile de découvrir que le commandant Dillon était l'assassin. Et sans le talon de ticket, Je n'aurais jamais entendu parler du club Léonidas et de sa société secrète.
- Ces indices vous ont conduit au Conseil des Cinq et à son complot pour renverser le Parlement, dit le Dr Watson. Remarquable, très remarquable.
- Je me pose quand même une question, monsieur Holmes, dites-vous. Je n'arrive pas à comprendre comment. cette association a pu s'imaginer qu'elle atteindrait son but. Ce projet me paraît follement téméraire. Au mieux, elle risquait de déclencher une guerre civile.
- Une ambiance de terreur est favorable aux ambitieux, répond Sherlock Holmes. En des temps moins troublés, leur plan aurait été une pure folie. Le bon docteur vous expliquera ça : il suit de plus près que moi les péripéties de la politique.
- Oui, approuve le Dr Watson, c'est exact. La politique est dans une large mesure responsable de ce complot.
- Comment cela ? interrogez-vous.
- Quand monsieur Gladstone a proposé un régime d'autonomie pour l'Irlande, beaucoup de membres de son parti ont commencé à contester son autorité. Certains sont passés chez les Tories mais, comme nous le savons, d'autres ont conçu des projets différents. Saviez-vous que le véritable chef du Conseil était en réalité Stuart Blackpool, ministre sans portefeuille du gouvernement ?
- Non, répondez-vous, je l'ignorais. Je ne me suis jamais beaucoup intéressé à la politique.
- Très bien ! Bravo ! approuve Sherlock Holmes avec une petite courbette dans votre direction.
- Quoi qu'il en soit, continue imperturbablement le Dr Watson, c'est la politique qui a été la cause déterminante de ce crime. Le refus par une poignée d'hommes ambitieux et rusés de faire confiance au processus démocratique. Je crains qu'ils n'aient été plus près de réussir que vous ne le pensiez l'un et l'autre.
- C'est possible, docteur, admet Holmes, mais je constate que les journaux n'ont pas fait allusion au risque de guerre civile.
- Ce qui est très révélateur, à mon avis, réplique le Dr Watson.
- Je comprends, dites-vous en remarquant la lueur songeuse qui vient de s'allumer dans l'œil de Holmes. Il se pourrait bien que vous ayez raison. J'avoue que je n'avais pas envisagé les choses sous cet angle. ,
- Ce qui n'empêche pas que, dans l'ensemble, ces une très belle enquête, déclare Sherlock Holmes Vous avez l'étoffe d'un détective ! J'espère que vous n'êtes pas trop déçu qu'Athelney Jones en récolte tout le mérite dans la presse, dit-il avec un sourire ironique. La rançon du succès, je le crains. Mais si je connais le docteur Watson aussi bien que je le pense, je parie qu'il est déjà en train de rédiger une nouvelle pour que ce mente revienne a celui qui y a légitimement droit. Vous comprenez que vous venez de recevoir le plus grand compliment que Sherlock Holmes soit capable de décerner. L'émotion vous fait presque manquer la réponse du Dr Watson. .
- C'est exact, je travaillais à une nouvelle, mais je doute fort qu'elle soit éditée avant longtemps.
- Pourquoi cela, docteur ? demande Holmes.
- Il faut que je vous fasse un aveu : Je vous ai caché quelque chose à tous les deux. J'attendais le moment favorable.
Il dépose soigneusement sa pipe sur son support, à côté de son fauteuil, et se dirige vers l'une des bibliothèques, d'où il extrait un paquet dissimulé derrière une rangée de livres. II vous le tend, retourne s'asseoir,. récupère sa pipe et reprend :
- J'ai reçu une visite, cet après-midi. C'est pour cela que je ne serai pas autorisé à publier l'affaire des Dynamiteurs tout de suite, si je le suis jamais.
- Et ça, qu'est-ce que c'est ? demandez-vous en examinant le petit paquet sommairement emballé que vous tenez entre les mains.
- C'est pour vous, répond-il d'un air satisfait.
Vous regardez Holmes pour voir ce qu'il en pense, mais , comme, pour une fois, il paraît aussi désorienté que vous, vous haussez les épaules et vous ouvrez le paquet, Sous le papier apparaît un petit écrin gainé de velours. II contient un parchemin roulé, posé sur une médaille que vous n'avez pas eu souvent l'occasion de contempler: la Victoria Cross ! Au revers est gravé votre nom. Les mains tremblantes, vous déroulez le parchemin et vous
lisez :
A notre fidèle sujet,
le lieutenant Samuel Charles Watson ,
Il nous a été signalé que vous avez rendu un très grand service à la Couronne. Nous regrettons que votre courage et votre dévouement ne reçoivent pas les remerciements publics qu'ils méritent, mais nos ministres nous ont déconseillé une cérémonie de présentation a la Cour en cette période troublée. Un jour, rien ne s'opposera plus à ce que cette affaire soit connue de tous, mais, d'ici là, peut-être éprouverez-vous quelque réconfort à savoir que votre reine apprécie les efforts que vous avez faits pour elle.
Victoria
Par la grâce de Dieu
Reine du Royaume-Uni
de Grande-Bretagne et d'Irlande