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Le Site dont vous êtes le Héros

Lecture des livres dont vous êtes le héros

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Prologue

Prologue

Mai 1886: le printemps londonien est froid et humide. On ne voit partout que fourrures et manteaux d'hiver dont beaucoup sentent la naphtaline, leurs propriétaires s'étant laissés prendre à la fallacieuse sécurité d'un mois d'avril trop clément.
Cependant, la froidure ne décourage pas l'activité commerçante de la grande ville, cœur d'une grande nation à son zénith.

Réellement, la chance semble favoriser la Grande-Bretagne. Les Anglais aiment rappeler que le soleil ne se couche jamais sur l'Empire britannique. Tous ceux, ou presque, qui occupent une place dans la société sont satisfaits de leur sort. La reine Victoria règne au palais de Buckingham, et le pays est en paix.

La traditionnelle hantise d'une Europe coalisée contre l'Angleterre est à l'étiage, et les relations avec l'ennemi héréditaire, la France, sont dans l'ensemble cordiales. L'agressivité des nations européennes, au lieu de les dresser les unes contre les autres, se concentre sur des régions éloignées du globe, pays riches en ressources naturelles, mais techniquement inférieurs et incapables de se défendre contre la redoutable efficacité des armes modernes.

A Londres, les richesses de l'Empire s'étalent partout. De majestueux édifices de marbre et de granite s'élèvent le long des artères affairées du West End. Ornés d'une profusion de sculptures et de colonnades, beaucoup reflètent l'influence maritime des invincibles flottes anglaises, payant ainsi leur tribut à la fondation de l'Empire, Les rues encombrées évoquent les lointaines frontières de la puissance britannique lorsque des robes safran et
des turbans blancs y flottent sur une mer de banquiers et d'avocats en complet foncé. Il y a aussi des pauvres, mais curieusement invisibles et ignorés. Des galopins en haillons se faufilent parmi la foule, et des mendiants estropiés exercent leur profession à l'ombre de la splendeur environnante.

Ce jeudi-là, le temps est glacial et limpide, un vent coupant comme un couteau ayant dégagé le ciel et ramené le soleil. Le crachin continuel et la grisaille de la semaine écoulée sont provisoirement oubliés, mais le gai soleil semble mal approprié aux cris des
marchands de journaux vantant leur marchandise.


- Les Dynamiteurs frappent à nouveau! hurle l'un.

- Carnage dans la station de Paddington ! vocifère un autre.

Les gazettes indignées relatent une nouvelle atrocité commise par les Dynamiteurs, une bande disparate de terroristes victoriens, héritiers des révolutionnaires et des anarchistes irréductibles engendrés près d'un siècle auparavant par la Révolution française et récemment rejoints par des séparatistes irlandais qui essaient d'expulser les Anglais pour réaliser leur rêve d'une Irlande indépendante.
William Gladstone, le premier ministre britannique, vient même de déposer une motion d'autonomie, le Home Rule, qui a eu pour effet de diviser le parti libéral. Le pays est, dans son ensemble, conservateur, et le projet semble voué à un échec certain. La récente campagne d'attentats est généralement considérée comme une tentative des terroristes pour montrer leur détermination à obtenir un gouvernement indépendant en Irlande.

L'attentat qui a eu lieu la nuit précédente aurait détruit en partie la station du chemin de fer souterrain située sous la gare de Paddington. Les journaux parlent de voûte effondrée, de murs défoncés et d'infiltrations qui pourraient rendre l'ensemble de la ligne inutilisable durant plusieurs semaines. Heureusement, les pertes en vies humaines sont minimes, en partie au moins à cause de l'heure tardive. Deux personnes seulement auraient péri dans l'explosion. L'une est un jeune homme, Jonathan Adams Wheeler, lieutenant dans l'armée de Sa Majesté. L'autre semble être une certaine Gladys O'Keefe, une femme de ménage d'un certain âge, qui avait l'habitude de chercher dans la station un refuge contre la froideur nocturne.

Au fort, à Kingston-sur-Tamise, vous - c'est-à-dire le lieutenant Samuel Charles Watson du 5e fusilier du Northumberland - êtes en train de terminer votre déjeuner du matin au mess du régiment de chevau-Iégers de la garde du prince de Galles, où vous avez été affecté pour deux ans par votre propre unité, qui vous a envoyé à Kingston effectuer un stage de formation dans la mère patrie.

Le miroir qui vous fait face retient votre regard. Pendant que le serveur du mess se dirige vers votre table, vous contemplez votre reflet, celui d'un grand jeune homme dont les larges épaules ont été très remarquées par les demoiselles de la congrégation de la Montagne sacrée, à l'église du village. Vos cheveux blonds contrastent curieusement avec le teint basané que vous devez à une jeunesse passée aux Indes et qu'une petite année en Angleterre n'a pas réussi à effacer. Votre visage ouvert et franc est balafré, sur la joue gauche, par une fine cicatrice blanche qui se perd dans vos favoris, souvenir d'un combat avec un bandit afghan, quelques années plus tôt. Vous vous demandez si vous allez prier le serveur de vous rapporter du thé lorsque celui-ci s'approche de vous d'un air hésitant, un journal à la main.

Ce journal vous apprend la triste nouvelle de la mort de Jonathan Wheeler. Votre première réaction est une stupeur incrédule et un immense chagrin, mais, très rapidement, vous commencez à vous interroger sur les circonstances du drame. Jonathan et vous étiez intimes depuis des années, d'abord comme camarades de chambre et condisciples insé-
parables à Sandhurst, puis lorsqu'un heureux concours de circonstances vous avait réunis dans le même régiment de Kingston pour votre stage en Angleterre. Cette coïncidence vous avait permis de renouer vos liens d'amitié, et vous étiez redevenus, comme par le passé, camarades de chambre.

Vous vous souvenez que, dès le début de vos relations, vous aviez aidé Jonathan à dissimuler son asthme chronique, qui aurait pu lui faire interdire le service actif si ses supérieurs en avaient eu connaissance. Vous êtes certain que Jonathan n'aurait jamais commis volontairement un acte susceptible de déclencher une crise, même pour éviter de
rentrer en retard à la caserne. Dans son cas, utiliser le chemin de fer souterrain sans nécessité absolue était impensable, surtout la ligne métropolitaine qui emploie encore de vieilles locomotives à charbon. Et pourquoi descendre à Paddington, alors que la gare desservie par cette station n'est pas celle d'où part le train qui va à Kingston ? En toute
logique, Jonathan n'aurait jamais dû se trouver à cet endroit lorsque la bombe a explosé. Vous fermez les yeux pour ne plus voir le journal déplié sur la table, mais la manchette semble être imprimée dans votre esprit et vous vous surprenez à chercher fébrilement une explication en espérant que le chagrin et le choc s'estomperont si vous parvenez à découvrir un semblant de logique dans cette tragédie. Qu'est-ce que Jonathan pouvait faire dans cette station à cette heure de la nuit ? Peut-être avait-il eu affaire aux Dynamiteurs avant l'attentat. Aurait-il pu être tué ailleurs, puis déposé à Paddington ? Chaque nouvelle hypothèse qui vous vient à l'esprit paraît plus saugrenue que la précédente, et aucune n'est logique.

Vous parvenez à la conclusion que la mort de votre ami pose beaucoup de questions sans réponse, et vous êtes résolu à connaître le fin mot de l'affaire. Vous décidez donc de vous rendre à Scotland Yard afin d'obtenir de plus amples détails. Vous vous munissez d'un calepin et d'un crayon, d'assez d'argent pour tenir une semaine, de votre montre de gousset et d'un canif, ainsi que du journal que vous avez lu le matin au mess.

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