Lecture des livres dont vous êtes le héros
1 Août 2014
Par une vivifiante matinée d'hiver vous arpentez les rues de Londres et vous décidez de passer au kiosque tenu par Wiggins, l'ancien chef des Irréguliers de Baker Street, afin de jeter un coup d'œil sur les journaux du matin. Votre camarade vous accueille à bras ouverts, puis il vous montre les manchettes des divers quotidiens en insistant pour que vous lisiez le compte rendu du crime qui a ensanglanté le club des Trois Continents la veille. Vous apprenez ainsi que la victime est sir Terrence Milton, un « éminent financier» ayant des intérêts « aux quatre coins de l'empire ». Bien que l'on n'ait encore arrêté personne, l'inspecteur Alec McDonald, de Scotland Yard, déclare: «La police poursuit son enquête avec diligence, et on peut s'attendre à une arrestation imminente aussitôt qu'elle
aura contrôlé toutes les données de l'affaire. »
- A l'heure qu'il est, je parie que l'assassin serait déjà sous les verrous si M. Holmes était encore là, soupirez-vous.
- P't'êt' ben que oui et p't'êt' ben que non, répond Wiggins. J'ai un copain dans la police, et ce matin, en passant, il m'a touché un mot de cette affaire. Il paraît que toutes les présomptions convergent vers le même suspect, et ce suspect, c'est le Dr Watson, le vieil ami de M. Holmes. Dans ces conditions, M. Holmes n'aurait peut-être pas voulu découvrir la preuve qui aurait envoyé son vieux camarade se balancer au bout d'une corde.
- Le Dr Watson! vous écriez-vous avec stupeur. Comment pourrait-on le soupçonner d'avoir
commis un crime? C'est un écrivain connu et un médecin réputé.
- D'après mon copain, les indices sont tellement accablants qu'il devrait déjà être arrêté, mais l'inspecteur McDonald s'y est refusé. Faut dire qu'il avait souvent collaboré avec M. Holmes et le Dr Watson.
Vous échangez encore quelques mots avec votre camarade avant de regagner vos pénates, où vous avez la surprise de trouver un mot de Mycroft Holmes, le frère du défunt détective, vous priant de passer chez lui, à PaIl MalI. Bien entendu, vous vous rendez aussitôt à cette convocation.
Mycroft vous ouvre lui-même la porte. C'est un homme très corpulent qui, bien que beaucoup plus gros que ne l'était Sherlock, ressemble étrangement à son frère. Il vous remercie de votre célérité et vous explique que la modernisation de ses bureaux l'oblige à délaisser pendant quelques jours ses fonctions auprès du gouvernement, puis il vous présente à son autre invité, l'inspecteur de Scotland Yard Alec McDonald.
- Alors vous souhaitez que je m'occupe de l'assassinat de Milton, déclarez-vous avec aplomb en espérant impressionner vos interlocuteurs.
- Il se pourrait que vous ayez raison, M. Holmes, dit McDonald en souriant. La technique de ce jeune homme me rappelle effectivement votre frère.
- En l'occurrence, cette déduction n'est pas spécialement brillante, riposte Mycroft, étant donné que tous les journaux ont signalé que c'est vous qui êtes chargé de l'enquête.
- Mais pourquoi désirez-vous que je m'en occupe ? demandez-vous. Si j'ai bien compris, vous vous apprêtez à procéder à une arrestation d'une minute à l'autre.
- C'est exact, mon garçon, et je le regrette bien, répond McDonald. J'ai étudié l'affaire sur toutes les coutures, et tous les indices tressent une corde autour du même cou ... et c'est là que le bât blesse.
- M. McDonald pense que ces indices désignent le Dr John Watson, le vieil ami et partenaire de Sherlock, coupe Mycroft. J'ai peine à croire qu'il puisse commettre un meurtre et, en mémoire de mon frère, je tiens à ce que l'affaire soit examinée par un
œil frais. Si le pauvre Sherlock était encore parmi nous, je suis convaincu qu'il innocenterait rapidement le docteur.
- C'est bien possible, dit McDonald en souriant, et je regrette que M. Holmes ne soit plus là car, s'il nous a souvent démontré notre incompétence, il a aussi arrêté beaucoup de coupables. Cela dit, ajoute-t-il en se tournant vers vous, si vous êtes d'accord pour enquêter sur cette affaire, je vais vous exposer les faits.
- Certainement, monsieur, répondez-vous. Il paraît que le crime a eu lieu au club des Trois
Continents ?
- Exactement, à moins de deux cents mètres d'ici, répond l'inspecteur. Hier soir, il n'y avait pas grand monde au club, seulement quelques membres que leurs obligations professionnelles retenaient en ville. Quatre d'entre eux, sir Terrence Milton, le Dr Watson, M. Christopher Marshall et M. Thomas Martin, jouaient au whist après le dîner. Lorsque le
Dr Watson et M. Marshall remportèrent le robre décisif en gagnant la dernière manche par un chelem, sir Terrence traita le Dr Watson de tricheur en déclarant qu'il avait dû apprendre à manipuler les cartes dans les tripots d'Amérique et d'Australie. Comme vous le savez probablement, le Dr Watson n'est pas homme à laisser passer ce genre d'insinuation, et il répondit vertement à sir Terrence, l'accusant d'avoir escroqué de nombreux gogos avec ses sociétés véreuses. Il paraît que le Dr Watson a perdu une grosse somme lors de la faillite de la dernière opération de sir Terrence, la Société financière des Mines de la Côte-d'Ivoire. La police s'intéresse de très près à cette affaire depuis sa déconfiture. Quoi qu'il en soit, sir Terrence riposta en laissant entendre que, si le Dr Watson avait consacré un peu moins de temps à faire visiter Londres à une certaine chanteuse et un peu plus à
étudier le prospectus de la société, il n'aurait pas confondu une opération spéculative avec un placement de père de famille ... Mais il n'en dit pas davantage, conclut l'inspecteur, parce que, à ce moment-là, le Dr Watson lui expédia son poing entre les deux yeux et l'envoya au tapis.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire de femme ? s'enquiert Mycroft. Vous ne m'aviez pas parlé de ça.
- Je m'excuse, monsieur, j'ai dû oublier, répond McDonald. D'après son ami Marshall, Watson a beaucoup vu l'une des chanteuses qui se produisent actuellement au Prism Hall, à Piccadilly. Ce que l'on ne saurait lui reprocher, d'ailleurs: il y a plus d'un an que le docteur est veuf.
Mycroft hoche la tête avec accablement.
- Sherlock disait toujours que Watson savait s'y prendre avec les femmes. Celle-là ne lui aura pas porté chance.
Il réfléchit une seconde et se tourne vers nous.
- Il va falloir que vous examiniez la scène du crime et que vous interrogiez les témoins. Un de mes amis, le capitaine Locke, de la prévôté, est très au courant de la vie nocturne de Londres; je lui demanderai de se renseigner sur cette femme. Mais continuez, inspecteur McDonald, poursuivez votre exposé sur ce qui s'est passé au club.
- Merci. Eh bien, les autres membres se sont interposés pour mettre fin à cette querelle et, un peu avant neuf heures, sir Terrence est monté au premier. Un peu plus tard, Watson y est monté à son tour et s'est assis dans une salle de billard pour boire un verre et reprendre son calme. C'est du moins ce qu'il prétend. Il en est ressorti vers neuf heures et demie, et un serviteur y est aussitôt entré pour prendre le verre vide et mettre un peu d'ordre.Ce serviteur a trouvé sir Terrence gisant dans un coin de la pièce, le crâne défoncé. Il affirme que personne n'aurait pu pénétrer dans la salle de billard après le départ de Watson. Il est sorti sur le palier en hurlant, les autres membres se sont précipités, et on nous a appelés. L'affaire paraît absolument limpide. Watson était seul dans la pièce, il
venait de se disputer avec Milton et il avait une autre raison de le détester puisque sa société fantôme lui a fait perdre une bonne partie de ses économies. Selon Marshall et d'autres, Watson a traversé récemment une période difficile avec la mort de M. Holmes et celle de sa femme, et il avait de nombreux problèmes financiers. Sa clientèle médicale a beaucoup pâti de la longue maladie de son épouse, et il a perdu son autre source de revenus depuis qu'il ne peut plus raconter les aventures de M. Holmes.
- L'arme du crime appartenait au Dr Watson ?
- Non, n'importe qui aurait pu l'employer, répond McDonald. L'assassin s'est servi du tisonnier de la cheminée. Le feu était tombé, et il est assez surprenant que Watson n'ait pas cherché le tisonnier pour l'attiser, mais cela paraît moins surprenant s'il venait de l'utiliser pour tuer un homme !
- Et qu'est-ce que le Dr Watson dit avoir fait dans cette pièce pendant la demi-heure qu'il y a passé ?
- Il prétend être resté assis au coin du feu, à boire son brandy et à lire un journal, répond McDonald. Il affirme avoir été bouleversé d'apprendre que, pendant tout ce temps-là, il y avait un mort à quelques pas de lui.
Vous hochez la tête en essayant de découvrir les failles de ce raisonnement.