Lecture des livres dont vous êtes le héros
10 Novembre 2014
- Il se peut que vous ayez raison, reconnaît de mauvaise grâce l'inspecteur une fois que vous vous êtes expliqué, mais je déteste avoir à supporter la présence, dans une enquête criminelle, d'un amateur dépourvu d'expérience. Même si vous n'êtes pour rien dans cette décision, vous auriez dû vous y opposer.
- Je reconnais que je n'ai pas reçu la formation traditionnelle, inspecteur, mais j'ai eu le meilleur des professeurs. J'ai passé de nombreuses heures au 221, Baker Street, en compagnie de Sherlock Holmes, que, je pense, vous devez connaître.
- Oui, je le connais, admet Gregson à contrecœur. A sa manière, c'est un bon détective.
- Qu'entendez-vous par «à sa manière », inspecteur ? demandez-vous un peu vivement. Sherlock Holmes a sûrement élucidé plus d'énigmes qu'aucun des inspecteurs de Scotland Yard ! Et je suis prêt à parier que beaucoup d'entre elles étaient des affaires que Scotland Yard s'était révélé incapable de résoudre.
- Je vous l'accorde également, monsieur, dit-il en levant la main pour endiguer le flot de votre panégyrique à la gloire de Holmes. Je n'avais pas l'intention de mettre ses capacités en doute: ses talents sont légendaires. Ce sont ses motivations qui me déplaisent.
- Qu'est-ce que vous voulez dire? demandez-vous intrigué.
- Ce n'est pas un professionnel, monsieur Huntington. C'est un amateur. .. un amateur doué, je l'admets, mais un amateur quand même. Pour lui, les enquêtes sont un jeu, et plus elles sont compliquées, plus les circonstances sont bizarres, plus il est content. Son but, en élucidant un crime, est de démontrer qu'il est plus astucieux que le plus rusé des criminels ... et que tous les inspecteurs de Scotland Yard, par la même occasion. Moi, je suis un professionnel, monsieur Huntington. Je suis devenu inspecteur de police parce que je désire rendre les rues de Londres plus sûres pour les gens comme vous. C'est ma vie et mon métier. Ce n'est pas un Jeu.
- Ce qui ne vous empêche pas d'aller lui demander conseil à l'occasion, n'est-ce pas?
- J'irais consulter le diable en personne si cela devait me permettre d'arrêter un criminel. Je connais mes limites, monsieur. Ce qui compte, pour moi, c'est de résoudre l'affaire, pas de gagner la partie.
Sa position vous en imposerait davantage si vous n'aviez souvent entendu Sherlock Holmes se plaindre que Scotland Yard s'attribue tout le mérite de ses succès.
- J'ai l'impression, inspecteur, qu'il y a assez de crimes pour vous occuper tous les deux, monsieur Holmes et vous.
- Tout à fait exact, monsieur, et monsieur Holmes a prouvé, au fil des ans, qu'il est à la fois efficace et digne de confiance. Ce n'est pas votre cas. Aussi je vous pose à nouveau la question : pourquoi vous ?
Vous soupirez.
- Parce que mon père est comte, inspecteur. La reine Victoria ne voulait pas qu'un roturier interroge les membres de sa famille à propos d'un crime.
- Quoi ? La reine ? Qu'est-ce qu'elle vient faire là-dedans ?
Vous aviez espéré éviter d'en arriver là. Sans un mot, vous tirez de votre poche l'ordonnance royale et vous la tendez à l'inspecteur. Il déploie le document avec un sourire ironique, le lit et vous le rend.
- C'était à cause des journaux, hein ? Récemment, ils ont encore harcelé le prince de Galles au sujet de je ne sais qu'elle histoire de jeux clandestins. Apparemment, elle a prévu qu'ils feraient preuve du même manque de décence dans cette affaire-ci.
- Exactement !
- Hum ! Il se pourrait bien qu'elle ait vu juste, dit-il d'une voix songeuse d'où la colère disparaît à vue d'oeil. S'ils avaient entendu parler de ça, bien peu d'entre eux auraient résisté à la tentation. Bon, eh bien, si je ne suis pas d'accord avec ses raisons, je peux quand même les comprendre.
Ils s'ébroue en chassant les derniers vestiges de son irritation.
- Allez, au boulot. Redites-moi ce que vous avez appris au cours de votre enquête.