Lecture des livres dont vous êtes le héros
12 Novembre 2014
- Il a commencé par réclamer de l'argent, mais, ensuite, il a exigé des renseignements.
- Des renseignements ? demandez-vous. Quel genre de renseignements ?
- Plusieurs sujets l'intéressaient particulièrement, notamment les informations concernant les colonies de la couronne en Afrique.
- En Afrique ? répétez-vous. Qu'est-ce qu'il voulait en faire ?
- Je n'en ai pas la moindre idée et, qui plus est, cela m'indiffère complètement, répond l'amiral Weathersley.
- Qu'est-ce qu'il voulait savoir sur les colonies ? insistez-vous. S'intéressait-il, par exemple, aux mines de diamant, ou aux ressources minérales ?
- Non, rien de tout cela. Il voulait connaître les projets d'expansion des colonies. Quelles colonies, dans quelle direction, quand l'expansion était-elle envisagée ... ce genre de fadaises.
- Très extraordinaire. Une requête pour le moins surprenante, je dois le dire.
- Oui, je suppose que c'était surprenant, acquiescet-il sans manifester d'intérêt. Mais ce n'était pas tout. Il voulait aussi les plans de la nouvelle classe de navires de guerre en acier pour la construction desquels l'Amirauté sollicite actuellement des crédits.
- Quoi ? vous exclamez-vous. C'est encore plus étrange ! Qu'en aurait-il fait ?
- Il les aurait vendus, j'imagine. Pour certaines gens, cela doit valoir beaucoup d'argent.
- Vous devez avoir raison, amiral. Dites-moi : lui avez-vous fourni les renseignements qu'il demandait ?
- J'ai commencé par refuser. Oh, je voulais bien lui donner de l'argent !. .. et même ce qu'il réclamait concernant les colonies d'Afrique: de toute manière, je ne voyais pas pour qui cela pouvait avoir la moindre utilité. Mais je n'avais pas l'intention de lui remettre les plans du navire, et comme je n'avais pas accès à la documentation sur les colonies, j'ai refusé et je lui ai offert de l'argent à la place. Je n'en ai pas beaucoup, mais j'étais prêt à lui donner tout ce que je possède.
- Qu'est-ce qu'il a répondu ?
- Il n'a pas accepté, comme vous devez vous en douter. Il a menacé de révéler ce qu'il savait sur une amie à moi, et la menace qu'il faisait peser sur elle m'a convaincu de lui donner ce qu'il voulait. Je ne pouvais pas supporter l'idée qu'on puisse faire du mal à cette femme. Ce qui m'arrive à moi est sans importance. Alors j'ai accepté de faire ce qu'il
demandait.
- Pourtant, vous m'avez dit que vous n'aviez pas accès aux renseignements sur les colonies africaines, lui rappelez-vous. Si c'est exact, comment les avez-vous obtenus ?
- Je ne les ai pas obtenus moi-même, mais je me suis arrangé pour qu'il puisse les obtenir. Je me suis procuré une feuille du papier à lettre dont la reine se sert pour sa correspondance personnelle et j'ai rédigé une demande de renseignements. J'avais déjà eu recours à ce procédé à plusieurs reprises pour des motifs légitimes, car une fois que la reine y a apposé son cachet, la requête devient officielle.
- Alors, c'est vous qui vous êtes emparé du sceau de la reine ?
- Évidemment. Il m'arrive très souvent d'aller dans son bureau, et il ne viendrait à l'idée de personne de s'en étonner. Ce soir-là, personne ne m'a aperçu aux abords du bureau, et les gardes qui patrouillent dans les couloirs sont habitués à me voir travailler tard.
- Quand avez-vous livré les documents, amiral ?
- Le rendez-vous était fixé à ce soir, à minuit, sous l'arcade de l'Amirauté, mais l'avant-dernière nuit, j'ai vu qu'il était de garde et j'ai décidé de les lui apporter tout de suite. J'espérais encore faire appel à sa conscience.
- Pourquoi aviez-vous le cachet sur vous ? demandez-vous.
- Je l'avais pris plus tôt, mais je ne pouvais pas le rapporter dans le bureau avant le courant de la matinée, quand j'irais aider la reine à rédiger sa réponse à la lettre apportée par le messager de monsieur Gladstone. J'avais prévu de le remettre discrètement en place avant que personne ne se soit avisé de son absence. Je l'ai emporté au rendez-vous parce que je n'osais pas m'en séparer.
- C'est donc à ce moment-là que vous lui avez remis les documents ?
- Oui. Je me suis faufilé dans la cour quand j'ai vu que les gradés de la Garde étaient tous les deux occupés par une dispute au service de réception.
- Et l'entrevue a eu lieu devant sa guérite ?
- Oui, la nuit était très obscure et le bruit de la pluie mêlée de grésil couvrait celui de nos voix. J'avais apporté la requête concernant les renseignements qu'il demandait sur les colonies africaines. J'y avais apposé le sceau royal. J'avais également apporté les plans du navire. Je lui ai remis le premier document, et je lui ai proposé mille livres à la place du second. C'était toute ma fortune.
- Et qu'a-t-il répondu ?
- Il a refusé. J'ai fait appel à son patriotisme. Je lui ai dit qu'en vendant les plans du navire, il causerait un tort irréparable à la Grande-Bretagne.
- Comment a-t-il réagi ?
- Il a dit que tout ce qui affaiblissait les tyrans bénéficiait à leurs victimes. Il a dit que la patrie qu'il servait était une Irlande libre, et qu'il était certain que la chambre des Lords voterait contre le Home Rule.
- Et ensuite, qu'avez-vous fait ?
- Je lui ai remis les documents.
- Mais si vous lui aviez déjà donné ce qu'il demandait, pourquoi l'avez-vous attaqué ?
- Parce qu'il a parlé grossièrement de la femme que j'aime.
- Un instant, amiral. Vous voulez me faire croire que vous étiez disposé à trahir votre patrie au profit de McNeal et ses acolytes, mais que vous n'avez pas admis qu'il insulte votre maîtresse ?
- Attention, monsieur Huntington ! Ne parlez pas d'elle sur ce ton. Cette dame n'est pas ma maîtresse ! Nous nous aimons, bien que nous sachions que nous ne serons peut-être jamais réunis.
Vous avez du mal à assimiler la hiérarchie des valeurs de l'amiral, mais vous avez encore certaines choses à apprendre.
- Qu'a-t-il dit qui vous a poussé à l'attaquer, amiral ?
L'amiral se tait un instant, le visage torturé.
- Au moment où je m'en allais, il a déclaré qu'il allait peut-être se l'envoyer. Il a dit qu'il était
curieux de savoir ce qu'elle avait d'assez spécial pour amener un amiral à trahir sa patrie. Il a dit qu'elle ne lui avait encore rien donné en échange de son silence.
- Alors vous l'avez attaqué.
- Jamais je n'aurais supporté que cet individu répugnant pose les mains sur elle.
- D'autant plus, remarquez-vous sèchement, que vous, vous ne la touchiez pas. C'est cela, amiral ?
Ça ressemble davantage à de la jalousie qu'à de l'amour.
- Appelez cela comme vous voudrez, monsieur Huntington, rétorque-t-il, visiblement irrité de votre perspicacité. J'ai frappé McNeal avec le cachet parce que je l'avais sous la main, continue-t-il et les mots se bousculent sur ses lèvres. Et puis il a fini par me l'arracher et...
Sa voix s'éteint, devient un murmure.
- Je ... j'ai dévissé la poignée de ma canne-épée et je l'ai poignardé.
En prononçant ces mots, il se tord les mains de désespoir.
- Il faut me croire ... je ne voulais pas le tuer.
- Et ensuite ? insistez-vous, bien décidé à tout savoir.
- Il est tombé à la renverse dans sa guérite, à peu près inconscient. J'ai essayé de lui reprendre le cachet, mais ses mains étaient crispées par le spasme de la mort. Je ne suis pas arrivé à desserrer ses doigts. En le secouant, j'ai fait glisser son fusil, qui est tombé sur le pavé en faisant un bruit terrible. Je me suis sauvé. J'ai pris peur et je me suis sauvé. J'avais réussi à récupérer la lettre de la reine, en déchirant le coin sur lequel il était couché. Je suis rentré en courant dans le palais, et personne ne m'a vu. Voilà, vous savez tout, monsieur Huntington. Vous ferez de moi ce que vous voudrez.
- Vous pouvez y compter amiral. Pour l'instant, des inspecteurs de Scotland Yard vont vouloir causer avec vous. Dites-moi une dernière chose, amiral : pensez-vous toujours que tout cela était justifié ?
- L'amour est un sentiment très rare, monsieur.
- L'amour ne vous oblige pas à trahir votre patrie, amiral. C'est une décision que vous avez prise seul, et vos actes ont souillé jusqu'à l'amour que vous cherchiez à protéger. Peut-être devriez-vous y réfléchir.
Vous descendez ensemble au rez-de-chaussée et vous le remettez entre les mains de la police en faisant à l'inspecteur Thomas Gregson un résumé de ce que vous avez appris. Celui-ci vous demande de l'accompagner dans le bureau qui a été mis à sa disposition pour compléter votre déposition. Mais, à ce moment-là, un valet de pied vient vous informer que le chambellan désire vous voir.
Enregistrez les Indices T, U et V.