Lecture des livres dont vous êtes le héros
9 Novembre 2014
Ce qui choqua le plus le grand chambellan fut l'incroyable incongruité de l'incident. Ce n'était pas la première fois qu'une sentinelle britannique se faisait attaquer, mais jamais, au grand jamais, cela ne s'était produit dans la cour du palais de Buckingham ! L'officier de la Garde avait tiré le grand chambellan d'un lit douillet et l'avait traîné dans le grésil d'une aube glaciale de janvier pour lui montrer le blessé qui gisait, inconscient, devant sa guérite et auquel un médecin prodiguait ses soins.
- Nous l'avons trouvé là-dedans, expliqua l'officier, un capitaine dont le chambellan n'arrivait jamais à se rappeler le nom, en désignant la guérite au toit pointu destinée à abriter le factionnaire de la pluie. Normalement, j'aurais réglé cette affaire moi-même, milord, mais j'ai pensé que vous voudriez voir cela de vos yeux.
- Voir quoi, capitaine ? s'enquit le chambellan.
- Ceci, répondit l'officier en sortant un cylindre métallique de la poche de sa capote. Il était dans la main de la sentinelle, qui le serrait tellement fort que j'ai eu beaucoup de mal à le lui arracher des doigts.
Le cylindre, long d'une trentaine de centimètres et large de cinq, était en bronze, richement damasquiné d'or et d'argent. Le chambellan le reconnut immédiatement car il l'avait vu bien souvent.
- Le sceau royal de Sa Majesté ? demanda-t-il, incrédule. Et vous dites l'avoir trouvé dans la main de la sentinelle ? C'est absolument impossible. Seuls le personnel attitré et la famille royale ont accès au bureau de la reine.
- C'est pourtant la vérité, milord. C'est pourquoi je vous ai fait venir.
- Vous avez bien fait, capitaine, soupira le vieux monsieur en s'emmitouflant dans son manteau. Votre homme est gravement blessé ? .
- Le médecin qui s'occupe de lui devrait pouvoir nous fournir quelques indications.
Les deux hommes s'approchèrent de la silhouette inconsciente étendue sur une couverture, sous une bâche. Le blessé était livide et, du côté gauche, sa mâchoire et sa tempe étaient profondément meurtries. Le chambellan remarqua qu'il était nu-tête et
il chercha des yeux le bonnet à poils, qu'il finit par apercevoir dans un coin de la guérite, tout aplati. Son attention fut détournée par le médecin qui se redressait. .
- Alors, docteur, il va s'en tirer ? demanda le capitaine.
- J'en doute fort, mais avec les blessures à la tête, Il est difficile de se prononcer. Vous avez eu raison de ne pas le déplacer. Il a une omoplate cassée, ainsi que plusieurs côtes enfoncées du côté gauche. On l'a roué de coups, probablement avec un objet pesant. Il a également eu la poitrine percée par une lame longue et mince, mais comme Il n y a presque pas de sang, je pense que cela a dû se produire à la fin de la correction.
- Comment se fait-il que la deuxième sentinelle de la cour n'ait rien entendu, capitaine? questionna le chambellan. Elle est à moins de trente mètres de la.
- C'est à cause du temps, milord, répondit l'officier de la Garde en se rebiffant imperceptiblement contre la critique implicite. Le grésil et la pluie n'ont pas cessé de tomber cette nuit.' et. un brouillard très épais s'est élevé de la Tamise Juste avant l'aube. Par un temps pareil, les sentinelles ont l'ordre de rester dans leur guérite, sauf si on les
appelle.
- Personne ne les surveillait ?
- Le sergent et moi-même avons dû régler une altercation entre deux commerçants qui livraient des marchandises à la réception. Après l'accalmie, lorsque le sergent a fait sa ronde, il a trouvé McNeal affalé dans sa guérite, sans connaissance.
- Comment expliquez-vous cela? demanda le chambellan.
- A mon avis, McNeal a eu affaire à un cambrioleur, milord. Il a dû le surprendre au moment où il s'enfuyait.
- Vous croyez qu'un voleur aurait tenté de quitter le palais par la porte principale? dit le chambellan d'un ton dubitatif.
- Avec la pluie et cette purée de pois, c'était peut-être le chemin le plus sûr. A cette heure-là, il y a beaucoup de monde à l'entrée de service.
- Il se peut que vous ayez raison, capitaine, répondit le vieil homme, mais le ton de sa voix montrait qu'il n'en croyait rien.
- Il s'en remettra? demanda la reine Victoria.
- Je ne le pense pas, madame, répondit le chambellan. Il paraît près de s'éteindre d'un instant à l'autre.
- Pauvre homme! Être resté si longtemps couché dans le froid et la pluie, dit-elle tristement. C'est une tragédie.
- Votre Majesté ne sait pas encore le pire.
- Que voulez-vous dire, chambellan ?
- Cet homme a été battu à mort, ou presque, avec cet objet.
Le chambellan déballa le sceau cylindrique et le tendit à la reine.
- Avec mon cachet ? Il s'agit sûrement d'une erreur. Il est impossible qu'il ait été assommé avec mon cachet.
- J'ai vérifié dans le bureau de Votre Majesté : c'est bien le sceau de Votre Majesté. Je l'ai fait nettoyer, mais on voit que le métal est éraflé et que des incrustations d'or et d'argent ont été arrachées.
- C'est exact, reconnut à contrecœur la reine Victoria après avoir examiné de près le sceau royal. Je commence à comprendre ce que vous vouliez dire. Comment cet objet a-t-il pu se trouver là, alors que seuls mon personnel et ma famille ont accès à mon bureau.
- C'est ainsi, Votre Majesté.
- Chambellan, un nouveau scandale impliquant mon entourage est hors de question après ce que la presse a publié sur l'affaire Tranby Croft. Cela risquerait de ternir irrémédiablement le prestige de la monarchie.
- Nous ignorons encore ce qui s'est passé, madame. Il y a peut-être une autre explication.
Pour l'instant, l'officier de la Garde pense que la sentinelle a été attaquée par un voleur qui tentait de s'enfuir avec le sceau royal.
- Vous n'ajoutez pas sérieusement foi à cette hypothèse ? demanda la reine avec dédain.
- Non, madame, je n'y crois pas, répondit le chambellan en se raidissant visiblement. Mais le jeune capitaine ignore à quel point il serait difficile, pour un voleur, d'atteindre le bureau de Votre Majesté.
- Bon, alors quels coupables possibles nous reste-t-il ?
- Le personnel et la famille royale, madame, bien que je n'arrive pas à concevoir pourquoi quelqu'un pourrait souhaiter s'approprier le sceau de Votre Majesté.
- En dehors de monsieur Gladstone, afin d'entériner son projet de Home Rule et d'accorder l'autonomie aux Irlandais, ricana dédaigneusement la souveraine. Et vos employés ?
- Je crois pouvoir me porter garant de chacun d'eux. Aucun de mes subordonnés n'a eu la possibilité de commettre ce crime la nuit dernière, j'en suis certain.
- Ce qui nous laisse la famille royale, si je comprends bien, conclut-elle avec résignation.
- Oui, madame, et peut-être les amis de la famille. Dois-je appeler Scotland Yard ?
- Pas encore, chambellan. Ce pauvre homme n'est pas mort, m'avez-vous dit ?
- C'est exact, madame. Pour le moment tout au moins.
- Si j'appelle la police, l'incident s'étalera dans tous les journaux du soir et les plus abjects d'entre eux s'empresseront d'insinuer que la sentinelle a été assommée par un membre de ma propre famille ! ils ne le diront pas ouvertement, mais certains laisseront entendre que le prince de Galles est plus ou moins compromis.
- Mais nous sommes obligés de signaler le crime, madame. Cet homme risque de mourir.
- Je ne laisserai pas les journaux de Londres traîner ma famille dans la boue sans motif valable, chambellan. L'homme n'est pas encore mort, il est eulement inconscient. Non, je préfère que vous enquêtiez sur cette affaire vous-même. Si vous parvenez à découvrir le coupable, nous arriverons peut-être à tenir ma famille en dehors de l'affaire.
- Mais, madame, si l'homme meurt ...
- A ce moment-là, je n'aurai plus le choix, je serai obligée d'appeler Scotland Yard. Mais, jusque-là, j'aimerais que nous procédions à notre propre enquête. Quarante-huit heures devraient suffire. Inutile, je sais ce que vous allez me dire, continua-t-elle en levant la main pour prévenir une nouvelle objection. Je ne vous demande pas d'enquêter personnellement. Choisissez quelqu'un de qualifié, quelqu'un sur la discrétion de qui nous puissions compter.
- Bien, madame, répondit-il en s'inclinant devant l'inéluctable.
- Un dernier mot, chambellan, poursuivit la reine. Je refuse que les membres de ma famille soient interrogés par un roturier. La personne, quelle qu'elle soit, à laquelle vous déciderez de confier l'enquête devra être de noble extraction.
- Je n'ai pas besoin de préciser que tout ce que vous venez d'entendre est strictement confidentiel. Si jamais les journaux ont vent de cette affaire, la reine nous sacquera tous. Cela dit, j'aimerais entendre vos suggestions.
Le grand chambellan se leva du bureau derrière lequel il s'était assis pour mettre ses subordonnés au courant et il attendit leurs propositions debout, les mains derrière le dos.
- Je pense, répondit Robert Turncliff, son premier assistant, qu'il vaudrait mieux que l'enquêteur ne fasse pas partie du personnel du palais. Les répercussions risquent d'être catastrophiques pour nous tous, surtout si l'un des membres de la famille royale prend la mouche.
- Aucun des parents de la reine n'est qualifié pour enquêter sur cette affaire, ajouta Samuel Johnston, un autre assistant.
- J'étais déjà parvenu à ces conclusions tout seul, messieurs, commenta sèchement le chambellan. Ce que j'aimerais savoir, c'est qui est qualifié. Je dois avouer que je n'ai trouvé personne.
- Pourquoi ne pas prendre un ami du prince de Galles? demanda Johnston. L'un d'entre eux doit avoir les qualités requises.
Il fut surpris de voir ses deux interlocuteurs blêmir à cette idée.
- Pas question, rétorqua le chambellan. Les amis en question ont causé tellement d'insomnies à la reine qu'il suffirait de mentionner l'un d'eux pour que le bourreau royal commence à affûter sa hache. Vous êtes ici depuis peu, monsieur Johnston. Actuellement, l'ambiance est calme, mais il n'en a pas toujours été ainsi.
Johnston se radossa à son siège, un peu mortifié.
- J'avais toujours pensé que les racontars étaient très exagérés.
- Eh bien, ils ne l'étaient pas! grogna le chambellan. Et vous, Robert ?
- Je viens d'avoir une idée, milord, répondit celui-ci. J'ai lu la semaine dernière dans un journal que le fils du comte de Marne était à Londres. Il me semble que c'était dans le Times. Une histoire de recherches médicales, si je ne m'abuse.
- J'ai lu cet article, coupa Johnston tout excité. Les recherches auxquelles se livre ce monsieur concernent les causes du comportement criminel chez les aliénés. Le journal signalait également qu'il fait fréquemment référence à ce fameux détective, Sherlock Holmes.
- Cette fois, je crois que nous tenons quelque chose! s'exclama le chambellan avec une lueur de soulagement dans les yeux. Un noble de province qui a peu de chances d'être venu régler de vieux griefs, et un enquêteur au courant de la mentalité criminelle. Un candidat logique, messieurs, qui donnera satisfaction à la reine et dont les impairs ne devraient pas retomber sur nos têtes. Envoyez sir Henry le chercher.