Lecture des livres dont vous êtes le héros
18 Octobre 2015
Votre dernière attaque ne rencontre que le vide, votre adversaire rompant la distance et se plaçant en garde longue pour vous empêcher d’approcher. Le combat est en train de tourner en sa défaveur, et il le sait. Vous vous apprêter à tenter une attaque au fer pour vous ouvrir la ligne de quarte et enchaîner avec un couronné lorsque, brusquement, une sensation d’engourdissement vous saisit. Involontairement, vous lachez votre arme. Titubante, vous vous rendez compte avec appréhension que tout votre corps est entouré d’une faible aura lumineuse. En relevant les yeux, vous constatez qu’il en est de même pour votre vis-à-vis, mais contrairement au votre, le regard du Sorcier reste parfaitement calme. L’image devient alors floue et vous vous sentez de plus en plus légère… Jusqu’à ne plus rien ressentir du tout. Mais où êtes-vous donc ? Vous n’avez plus de corps, tous vos sens ont cessé de fonctionner, et pourtant vous parvenez, par des moyens que vous ne pouvez vous expliquez, à ressentir votre environnement, qui pourrait pour le moment se résumer à une angoissante obscurité. Est-donc cela, la mort ? Une petite voix, quelque part dans votre inconscient, vous susurre que non… Petit à petit, le décor s’éclaircit et vous pouvez « voir » (faute d’un terme plus adéquat) à nouveau, découvrant la caverne où les esclaves terrifiés observent d’un côté le combat qui fait toujours rage entre les Patrouilleurs et le Troll des Marais, et de l’autre… Si vous aviez encore des cordes vocales et une échine, les premières émettraient un cri d’épouvante et un frisson glacé parcourerait la seconde. Sur le sol, votre corps est étendu les yeux grands ouverts, sans vie, au côté de celui du Sorcier qui semble avoir également quitté ce monde… Vous aimeriez vous déplacer, mais l’existence même de cette notion paraît désormais absurde. Jamais vous n’avez connu un tel désespoir, jamais vous ne vous étiez senti aussi impuissante, réduite à l’état d’objet immatériel et conscient…
Brusquement, la scène rétrécit, comme si elle s’éloignait, et vous savez au moment où le désir de crier naît en vous qu’il est vain… L’environnement se fige alors de nouveau, et vous sentez soudainement, les dieux de Khul seuls savent comment, une présence à vos côtés, si l’on peut parler de côté dans ce lieu sans dimension… Cette présence se fait de plus en plus… irradiante, et vous comprenez qu’il ne s’agit d’autre que du Sorcier. Il n’y a aucun doute là-dessus, et pourtant… Vous êtes saisie de stupeur car ce que vous voyez – sans vraiment le voir – n’est pas le vieillard que vous affrontiez quelques secondes auparavant. Le Sorcier est maintenant un jeune homme de belle allure, le teint pâle, les cheveux bouclés, respirant la noblesse et affichant un sourire sardonique…
« Surprise ? »
Vous ne savez comment la notion de mot peut prendre un sens dans cet univers, ni par quel moyen ces mots parviennent jusqu’à vous…
« Il y a de quoi », reprend-il. « J’ai perdu l’habitude de parler, mais il est rare que j’aie l’occasion de faire montre de mon savoir et de ma puissance… Mon corps va m’en vouloir si je ne cède pas au besoin de satisfaire son orgueil… »
Les… « paroles » (quoi d’autre ?) du jeune homme provoquent un brusque afflux de questions, et la première qui vous vient à l’esprit est :
« Comment puis-je encore ressentir des émotions, voir et entendre alors que je n’ai manifestement plus de corps ? »
Vous n’avez pas la moindre idée de la façon dont vous avez exprimé cette phrase, mais il semble que vous n’ayez eu aucun problème pour cela car vous pouvez sentir l’étonnement de votre interlocuteur.
« Tu es surprenante. N’importe qui aurait commencé par un où sommes-nous ? désespérément convenu… Mais au fond, ces deux questions sont liées. Pour te répondre, tu ne ressens, ne vois et n’entends rien, du moins pas à la manière habituelle… Seulement, ton esprit est incapable de s’adapter à cette nouvelle réalité dans laquelle il ne possède aucun repère, aussi tente-t-il de transformer cette réalité sous une forme qu’il connaît. Transformation illusoire, mais qui te donne la vague impression de faire encore usage de tes sens. Car ton esprit fonctionne toujours, au sein de ton corps qui vit encore, tout comme le mien. Ce lien entre l’esprit et l’âme et la seule chose qui continue à nous rattacher au monde que nous connaissons… »
Le Sorcier fait ici une pause… L’excitation semble le gagner de plus en plus… Vous sentez que son attention se détourne un moment de vous, et vous repensez au combat qui est toujours en train de se livrer dans la caverne… Vous comprenez alors brusquement le but du Sorcier. Il ne doute probablement pas un seul instant de la défaite de vos compagnons. Or, si ces derniers sont vaincus, votre corps fera une cible des plus faciles pour le Troll des Marais… Votre vis-à-vis reprend alors :
« Les humains, et par extension tout être intelligent – quelle vaste blague ! – ne sont qu’un troupeau de moutons abrutis par leur condition d’être vivant, incapable de se servir du cerveau que la nature leur a donné. Ils sont les esclaves de leur corps et de leurs instincts animaux. Ils passent leur temps en querelles futiles, ils poursuivent le pouvoir ou l’amour, sans se rendre compte à quel point l’un comme l’autre sont insignifiants… Et même les rares qui recherchent la connaissance sont incapables de se rendre compte que toutes leurs vaines quêtes de réponses sont conditionnées à la seule et unique question qui mérite d’être posée : l’homme est-il mortel ? »
Vous restez un moment interdite, sans comprendre où il veut en venir, tandis qu’il poursuit :
« Du plus humble des mendiants au plus puissant des empereurs, chacun mène sa vie du mieux qu’il le peut. Chaque homme cherche à réussir, quel que soit ce que ce mot sous-entend, à trouver le bonheur et l’épanouissement dans sa vie… Aucun n’est capable de se rendre compte de la futilité de telles entreprises. Leur vie ne vaut pas plus – et pas moins – qu’un battement d’aile de papillon. À l’échelle de l’univers, ces deux périodes de temps sont tout aussi éphémères l’une que l’autre. Or, l’éphémère n’a aucune valeur. Celui qui meurt perd tout. Que sa vie ait été un bonheur parfait ou un calvaire de tous les instants, tout cela n’a plus la moindre importance, tout est irrémédiablement perdu… »
Sans vraiment savoir pourquoi, vous objectez :
« Mais l’éphémère n’existe pas. N’importe quel événement – y compris une vie humaine – continue à « vivre » via les personnes qu’il a influencées, laisse son empreinte dans son environnement ! Tout est lié au sein de la trame du temps, même le plus insignifiant des événements passés influe sur le futur ! »
L’étonnement de votre interlocuteur grandit.
« Décidément, je t’ai sous-estimée. Oui, c’est vrai, l’éphémère n’existe pas. Ou, pour être plus correct, il n’existe pas du point de vue de l’univers. Mais quel valeur a ce point de vue ? La valeur, voilà la vraie question. Qu’est-ce qui définit la valeur de quelque chose ? La notion même de valeur implique celle de jugement, jugement qui implique une intelligence. Sans cette intelligence, le jugement disparaît. Sans ce jugement, la valeur disparaît. Autrement dit, toute chose n’a d’importance que parce que quelqu’un est là pour lui donner cette importance, quelle qu’elle soit. On en revient à la mortalité de l’homme. Si la conscience de l’homme cesse d’exister à sa mort, alors la notion même d’existence n’a plus aucun sens. Peu importe que son oeuvre ait eu une influence sur le monde qui l’entoure, il n’est plus là pour en juger. Il aurait pu ne jamais naître, ça aurait été strictement la même chose pour lui. Et le même raisonnement s’applique aux personnes qu’il a cotoyées. Si l’homme est mortel, la vie n’a aucun sens. Mais les hommes ne sont pas capables de se rendre compte de cette vérité élémentaire, englués dans leur condition d’animaux… »
Un court silence s’installe, que vous rompez bientôt :
« L’immortalité, c’est donc ça, votre but ? »
Un rire cristallin retentit vous ne savez trop comment…
« Moi, chercher l’immortalité ? Foutaises, la seule chose qui m’intéresse est de savoir si l’immortalité existe ou non, et la plus formidable réponse que je puisse espérer est non. Rends toi compte, si tu en es capable : quelle volupté cela serait si l’homme était réellement mortel. Quel bonheur plus grand peut-il exister que celui de l’homme qui dort pour l’éternité, qui ne se rend plus compte de rien, qui ne se rend même plus compte qu’il ne se rend compte de rien ? » À nouveau, un silence… À nouveau, vous le rompez après quelques instants :
« Qui êtes-vous ?…
— Mon nom n’a pas la moindre importance, il y a longtemps que je l’ai oublié. J’étais de sang noble, comme disent les privilégiés pour se démarquer du commun des mortels alors qu’il n’y a pas plus commun qu’eux… J’ai eu une éducation classique de nobliau. Je ne le regrette pas, mon habileté à l’épée m’a rendu bien des services. Mais la nature m’a doté de capacités mentales – et physiques, comme tu as pu le constater – remarquables. J’ai vite compris que mon destin était de percer l’énigme de la mortalité, puisque je suis le seul être pensant sur cette planète capable de me rendre compte de l’absolue importance de cette question, la seule dont la réponse décidera si l’humanité a, ou non, un sens… J’ai abandonné mon ancienne vie il y a des années, allant jusqu’à modifier mon apparence. Et aujourd’hui, me voilà sur le point d’atteindre la vérité ! J’ai découvert que l’âme n’était qu’une sorte de passerelle entre notre esprit et un monde qu’il me reste encore à explorer. Je suis à ses portes… prêt à les franchir… mais mon pouvoir n’est pas encore suffisant… Je ne cherche à devenir Maître que dans ce but ultime ! Tous ceux qui se sont mis d’une façon ou d’une autre en travers de mon chemin ont été renvoyés au néant ! De toutes façons, si l’homme est mortel, alors leur mort n’a pas plus de signification que leur vie ! pas plus de signification QUE LA TIENNE !! »
Les derniers mots ont été prononcés de plus en plus rapidement et de plus en plus fébrilement, conclués par un cri de haine, la haine qu’il éprouve à votre égard, à l’égard de ce qu’il considère comme le dernier obstacle à ses grandioses desseins…
« Si la vie a un sens, alors chercher à savoir si elle possède un sens est inutile. Et si la vie n’a aucun sens, alors chercher à savoir si elle possède un sens n’a aucun sens non plus… »
C’est vous qui venez de prononcer ces paroles. Elles vous sont venues spontanément, vous prenant par surprise, vous aussi bien que le Sorcier. S’en suit un silence de cathédrale… Vous ne parvenez pas à définir le sentiment qui habite votre adversaire, mélange de fureur, de haine et… Est-ce de la peur ? Du rejet ? Vos paroles l’auraient-elles ébranlé ? Mais vous vous désintéressez de lui car quelque chose vient brusquement de changer. Quoi, vous l’ignorez, mais vous ressentez très clairement une modification brutale dans votre environnement. Le Sorcier aussi l’a remarquée et détourne également son attention de vous. C’est alors que l’évidence vous frappe : le combat entre les Patrouilleurs et le Troll vient de cesser !