Lecture des livres dont vous êtes le héros
6 Octobre 2015
... et c'est ainsi que mon compagnon de toujours, le détective Sherlock Holmes, est venu à
bout du mystère du Chien des Baskerville.
Après avoir tracé FIN d'une écriture appliquée, je reposai la plume avec un soupir satisfait.
– Quel titre comptez-vous donner à votre petit récit, Watson ? m'interrogea Holmes, calé
derrière un journal à larges feuilles. Le chèque signé par Henry Baskerville dépassait de la
poche de son peignoir.
– Le Yorkshire du Devon ?
– Mnnnmh...
– Une enquête qui a du chien ?
– Essayez encore.
L'intelligence de Holmes a parfois quelque chose d'exaspérant pour les gens ordinaires. Le silence se prolongeait. Je remarquai enfin les gros titres du Guardian que tenait toujours mon confrère.
– Sainte Mère, Holmes ! Vous avez lu...? « Lestrade démystifie le cas Baskerville » !
– A vrai dire, je lisais les comics en dernière page.
– Ne faites pas la bête, Holmes.
Il me lança un de ces regards qu'on dédie aux enfants qu'on va priver de dessert. Rien qu'à
penser au baba au rhum de Mme Hudson, mon coeur s'est serré. J'attendis donc sagement que
le Guardian cède la place au Times (Holmes ne rate jamais le courrier du coeur de l'édition du
dimanche) pour parcourir l'article.
DE NOTRE CORRESPONDANT DANS LE DEVON. – L'inspecteur Lestrade de Scotland Yard, déjà connu de nos lecteurs pour la prompte résolution de l'affaire dite des « Petits Télégraphistes », a mis au jour la mystification du supposé chien fantôme des Baskerville (notre édition du 15). Chien il y avait, un magnifique dogue allemand dressé et grimé, qui terrorisait les villageois de Grimpen depuis le décès d'un riche propriétaire terrien. Revenant, malédiction familiale, crimes en série : les ingrédients d'un roman-feuilleton bien huilé. Une campagne destinée à attirer le touriste, déjà fatigué du Monstre du Loch Ness ? La complice et épouse du dresseur et ancien maître chanteur Stapleton, Mrs Béryl, est aujourd'hui sous les verrous grâce à la diligence des enquêteurs du Yard, etc.
– Et votre roman alors, Watson ? Bon à flanquer aux cabinets de Mme Hudson ?
– Non, soupirai-je. Bon à réécrire. Encore. Il va falloir tourner ça à la farce policière... Toutes ces vieilles lunes d'indices, de déductions (à ce mot, Holmes gloussa), de révélations de dernière page... de « Stupéfiant, Holmes ! » suivis d'un « Elémentaire, mon cher Watson... »
– Curieuse formule.
– Et l'inévitable résolution finale. Enfin, on ne peut pas refaire l'histoire, le monde n'est pas encore prêt. Je vous parie qu'il faudra même donner un rôle à Lestrade dans le dernier chapitre.
– Laissez quelques miettes aux médiocres, Watson, laissez-leur au moins ça...
Mais la voix de Sherlock Holmes tombait. La tête dans l'édition dominicale du Times, son esprit approfondissait déjà sa prochaine enquête sur Mme Irène, trente deux ans et jeune d'esprit, aimant la bonne chair et Dickens, veuve de bonne famille et vierge de coeur sinon de corps, divorcés s'abstenir, écrire au journal qui fera suivre...