Lecture des livres dont vous êtes le héros
5 Novembre 2015
« Vous êtes... la Mort.
Le sourire de Rousse reste figé, mais vous voyez maintenant sa véritable apparence. Ce n'est pas une transformation. Rousse est toujours là, bien présente. Mais en même temps, vu sous un angle à peine différent, elle est un gigantesque squelette portant la cape et la faux. Sous un autre une vieille femme avec une bobine de fil. Sous un troisième une jeune femme pâle portant une ankh. Sous un quatrième une horrible créature tentaculaire. Et ainsi de suite. Un grand nombre de questions se bousculent dans votre tête, mais vous commencez évidemment par la plus stupide, votre bouche étant plus rapide que votre cerveau.
- Pourquoi une jeune fille avec des tâches de rousseur ? Ce n'est guère effrayant.
Et la Mort répond. Sa voix est froide, monocorde, détachée, ni forte ni faible mais résonnant avec une clarté parfaite.
- Votre inconscient collectif trouvait que la moyenne d'âge du groupe était trop élevée, et qu'il manquait de représentant féminin. Je n'ai fait que m'adapter à cette tendance. De plus, je n'ai pas pour but d'être effrayante.
La réponse vous surprend un brin, mais vous ne distinguez pas la moindre once d'humour derrière tout cela, même si votre instinct n'est peut-être plus très sûr actuellement.
- C'est vous qui êtes derrière tout cela ? demandez-vous avec le maximum de cran dont vous êtes capable.
- Si par « tout cela », vous entendez toute cette sombre affaire de non-vivants depuis le début, et bien non. Seule la volonté des hommes est en cause ici. Aussi courageux était-il, Achmos ne voulait pas mourir. Sa volonté propre était telle qu'il réussit à faire fléchir le destin.
- Un homme seul peut altérer les principes fondamentaux de l'univers ?
- Bien sûr. Ne voyagez-vous pas actuellement entre les dimensions, perturbant leur équilibre à un tel point que l'univers a décidé de vous éliminer par l'intermédiaire des Spectres Chasseurs ? Achmos ne disposait pas d'un objet tel que le Daleth, mais il était devenu une légende. Les hommes croyaient en lui, plus qu'en certains de leurs dieux, et la foi est un moteur puissant. Alors Achmos me défia. Même lui ne pensait pas pouvoir gagner complètement, mais il réussit bien sûr à arracher la demi-victoire qu'il désirait. Et cette zone de l'espace et du temps se retrouva alors coupée de la mort, avec toutes les conséquences que cela pouvait engendrer. Des esprits coincés dans une boucle sans fin tandis que leurs corps pourrissaient. Bien sûr, cette situation était intenable et l'univers devait retrouver son équilibre. Cependant, plus personne ne croyait en moi par ici, et je ne pouvais donc agir directement. Il me fallait un appui extérieur. D'où la création de l'ordre des faucheurs. Ce fut un échec retentissant !
Ce dernier mot sonne comme un coup de canon, et vous distingueriez presque une pointe de frustration dans la voix qui continue néanmoins :
- Cette montagne est tout à fait ordinaire. Mais elle habite l'esprit d'Achmos, qu'il fallait vaincre et bannir de ce lieu. Créer un instrument permettant à des simples mortels de s'introduire ici était d'une grande facilité. Il lui fut donné la forme d'une faux similaire à la mienne. Mais cependant, aucun d'eux n'était capable de venir à bout des défenses d'Achmos, créées lors d'une vie de héros. Aucun être humain ici n'avait à la fois une confiance assez grande en lui-même, et les capacités qui vont avec cette confiance, pour réussir à surpasser une légende, un homme déifié. C'est alors que l'astuce devint évidente. Combattre le mal par le mal. Et c'est là que vous entrez en scène.
Les yeux de la Mort se fixent sur vous. Quelle que soit sa forme, ils sont toujours les mêmes. Bleus. Froids. Glacés.
- Le Destin a triché avec les probabilités pour tenter de vous amener ici, comme il a triché pour vous empêcher de repartir. L'influence de la présence de mon arme a ensuite affecté le fonctionnement de votre myriade, en lui permettant d'imiter bien imparfaitement ma propre faux plutôt que celle de vos collègues. Il me suffisait ensuite de me joindre à ce petit groupe d'humains qui croyaient plus que tout en moi pour parvenir jusqu'ici. Cette écharde dans le tissu de la réalité qu'est le Daleth a permis de venir à bout de certaines barrières infranchissables normalement, jusqu'à la conclusion présente.
- Vous... m'avez... utilisé ?
La peur se ressent dans votre voix lorsque vous prononcez cette phrase. Vous n'avez pas envie de fâcher la Grande Faucheuse. Mais votre question ne l'irrite apparemment pas :
- Non. Je vous ai juste fourni les possibilités d'agir. Mais c'est vous qui avait décidé en votre âme et conscience d'accomplir cette quête, c'est vous qui avez choisi de me faire entrer ici alors que vous aviez compris ma véritable identité. Chaque être est libre de ses choix, tout le temps.
Elle s'arrête, vous observant avec curiosité de ses yeux si particuliers. Puis elle reprend, d'une voix presque amusée :
- Je sais. Vous vous attendez à une récompense, des remerciements, un coffre d'or, la main de la princesse. Mais l'univers n'est guère généreux et il ne vous offrira rien pour l'avoir remis à la normale. De plus, d'un certain point de vue, je vous ai déjà récompensé en vous offrant des explications alors que je n'étais pas obligé de le faire. En sus de cela, je me suis arrangé pour que les Spectres Chasseurs arrivent beaucoup moins rapidement que prévu. A l'origine, vous étiez censé affronter trois d'entre eux après seulement deux heures dans ce Monde. Vous avez été payé en temps et en connaissances, deux biens extrêmement précieux. Néanmoins, je peux peut-être faire un effort.
La Mort se retourne vers la porte d'acier. Quelque chose passe alors au travers. Votre estomac se noue un instant. La Mort au masque d'or est en train d'entrer dans la pièce. Mais elle ne paraît ni aussi grande, ni aussi forte, ni aussi terrifiante. Vous vous détendez un peu... et elle s'efface. Elle devient complètement transparente puis disparaît. Seul son masque d'or survit et tombe dans la main ouverte de l'autre faucheuse, qui vous le tend. Vous êtes un peu perdu :
- Qui était cette Faucheuse au final ?
- La Peur. L'incarnation de vos peurs les plus profondes et les plus enfouies. La quintessence de la terreur. Elle s'est éteinte car plus personne en ces lieux ne peut lui fournir ce qui la compose.
Vous ne comprenez que trop bien. En ce moment-même, votre niveau de peur a atteint un paroxysme tel que vous êtes étrangement calme. Et tout ce stress est dédié à un seul risque, celui que représente votre interlocuteur.
- Je crois que cette conversation est arrivée à son terme. Je vais donc m'en aller. À l'instant où je disparaitrai, il restera treize secondes avant que des Spectres Chasseurs n'envahissent cette place. Adieu donc.
- Au revoir. Vous ne m'en voudrez pas si j'espère que nous ne nous retrouvions pas avant un grand nombre d'années ? demandez-vous avec vos dernières réserves de courage.
- Bien sûr que non. »
Et la Mort disparaît. Devant vous le masque doré reste en suspension tandis que celui de bois traîne toujours sur le sol. Vous ne pensez pas qu'elle bluffait au sujet des Spectres, ni sur un quelconque autre sujet d'ailleurs, aussi sortez-vous le Daleth. Vous pouvez si vous le désirez ramasser n'importe lequel des deux masques présents. Notez-le sur votre Feuille d'Aventure.