Lecture des livres dont vous êtes le héros
11 Avril 2013
- Remettons d'abord un peu d'ordre dans tout ça, propose de Golf. Donc, Valiocka est votre demi-soeur et elle vous a parlé de...
- De Peter Medduzz, l'homme qui menace la paix du monde sans que le monde le sache, résumez-vous.
- Et vous croyez à cette histoire ?
Cette question vous désarçonne. Vous vous souvenez parfaitement du message de Valiocka. Elle écrivait : « J'ai pris soin d'informer de la nature de ma tâche quelqu'un en qui j'ai toute confiance. " Il faut noyer la Méduse " : ce simple mot de passe suffira à s'assurer son entière collaboration. » Or, voilà que John Bob de Golf, en guise « d'entière collaboration », commence par exprimer des doutes sur la véracité de ce qu'a dit
Valiocka !
- Je crois toujours ce que Valiocka me dit, répondez-vous d'un ton pincé.
- Eh bien, moi, je suis beaucoup moins convaincu ! Valiocka est une idéaliste, et ce Peter Medduzz un fou mégalomane ! D'un point de vue scientifique, il est impossible de croire à l'existence de cette prétendue substance qui multiplierait à volonté les molécules de l'eau.
- Au dix-neuvième siècle, on n'aurait pas cru davantage à l'énergie nucléaire, faites-vous remarquer.
- Sans doute, mais si une telle substance existait vraiment, elle ne pourrait être produite que dans un laboratoire de pointe. Or, le laboratoire de ce Peter Medduzz n'était pas suffisamment bien équipé pour permettre ce genre d'expérimentation.
- Où se trouve ce laboratoire ? demandez-vous.
- Il est fermé depuis six mois, les locaux ont été vendus à une chaîne de fast-food qui y a installé un restaurant. Si ça vous intéresse vraiment, vous pourrez toujours aller y manger un hamburger. C'est dans Bridgeway, la grand rue de Sausalito, une petite ville de l'autre côté du Golden Gâte Bridge. L'endroit s'appelle le Bay Burger. Si vous y allez, je vous souhaite bon appétit, vous en aurez besoin...
- Vous ne m'avez toujours pas dit qui est la femme qui vous a appelé tout à l'heure, insistez-vous.
- Je pourrais vous répondre qu'un journaliste a parfaitement le droit de garder secrète l'identité de ses interlocuteurs, mais après tout, puisque toute cette affaire semble vous intéresser beaucoup plus que moi, sachez que la personne en question s'est annoncée
sous le nom de Laura Pushbey et qu'elle m'a donné rendez-vous à 17 h 30, dans la chambre 529 de l'hôtel Galmard, dans Colombus Avenue.
Elle appelait de la part de Valiocka et voulait me parler d'elle.
- Et vous avez l'intention d'aller à ce rendez-vous ?
- Parfois, je me demande si j'ai bien fait de me lancer dans le journalisme. J'aurais peut-être dû choisir quelque chose de plus reposant, un petit job pas fatigant avec un bon salaire, éditeur par exemple. Les éditeurs ne travaillent pas le dimanche, eux...
D'ailleurs, j'aurais mieux fait de rester chez moi, aujourd'hui. L'actualité est plutôt maigre, et Peter Medduzz ne m'intéresse pas plus que le monstre du Loch Ness, mais j'irai quand même voir cette Laura Pushbey, à tout hasard...
De Golf vous avait paru sympathique au premier abord, mais cette désinvolture qu'il affiche comme à plaisir vous agace singulièrement : à votre avis, Valiocka s'est bien trompée sur son compte.
- Si vous ne vous intéressez pas à Peter Medduzz, vous pourriez au moins vous préoccuper du sort de Valiocka. Elle est sa prisonnière ! déclarez-vous d'un ton quelque peu acerbe.
- Qu'est-ce que vous racontez ? s'étonne John Bob de Golf.
- Valiocka est prisonnière de Peter Medduzz ! répétez-vous.
- Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?
Bien entendu, il n'est pas question de lui parler du Centre de Téléperception Émotionnelle dont les instruments traduisent la détresse de Valiocka la Juste.
- J'ai de bonnes raisons de le croire, vous contentez-vous de répondre.
De Golf reste un instant silencieux, ne sachant plus que penser.
- Quand avez-vous vu Valiocka pour la dernière fois ? demandezvous.
- Il y a moins d'un mois. Elle s'apprêtait à quitter San Francisco, mais avant de partir, elle tenait à me confier ce qu'elle savait de Peter Medduzz. « Au cas où il m'arriverait malheur », disait-elle.
- Et vous n'avez pas cru ce qu'elle vous a dit ?
- Je dois avouer que sur le moment, elle a presque réussi à me convaincre. Elle semblait si sûre d'elle ! Puis, en y réfléchissant un peu plus tard, je me suis dit que cette histoire était absurde. J'ai mis tout cela sur le compte de son imagination... Elle est tellement perdue dans ses rêves...
- Ses rêves ? vous indignez-vous. Valiocka, une rêveuse ?
- Oui, elle rêve, elle rêve de paix, de fraternité, d'amour. Nous nous sommes rencontrés à une réunion organisée par un mouvement pacifiste. J'étais là pour faire un reportage, nous avons sympathisé, nous nous sommes revus plusieurs fois... Presque tous les jours... Je la trouvais très séduisante... Et puis elle est partie.
- Et maintenant, vous l'avez oubliée !
- Non, la preuve, je vous reçois et je vais aller voir cette Laura Pushbey pour qu'elle me parle d'elle...
- Je vais avec vous !
- Pourquoi pas ? Nous verrons bien si ce que dit cette femme confirme vos craintes.
- Si vous avez la preuve que Valiocka est véritablement aux mains de Peter Medduzz, seriez-vous prêt à m'apporter votre aide pour tenter de la retrouver ? demandez-vous.
- Peut-être... Si ça peut faire un bon reportage... répond de Golf, l'air pensif.
Cette réaction achève de vous indigner : ainsi, cet homme en qui Valiocka la Juste avait toute confiance pense d'abord au reportage qu'il pourrait faire en partant à sa recherche, alors qu'elle est probablement en danger de mort ? Ah oui, décidément, votre mère avait raison : c'est bien la cupidité qui anime les hommes dans l'Amérique du vingtième siècle !
- Où habitez-vous à San Francisco ? demande le journaliste.
- Je n'ai pas encore d'adresse, je viens d'arriver, répondez-vous avec mauvaise humeur.
- Dans ce cas, prenez donc une chambre à l'hôtel Union Square, dans Powell Street. C'est à deux pas d'ici et l'endroit est charmant. Dashiell Hammett, l'auteur de romans policiers, y
descendait souvent au temps où il travaillait comme détective à l'agence Pinkerton, c'est l'endroit idéal quand on a, comme vous, l'esprit romanesque...
Cette réflexion vous exaspère, mais vous décidez de ne pas répondre.
- Et surtout, changez de tenue, ajoute de Golf, vous n'allez tout de même pas vous promener en costume de pompiste toute la journée. Au fait, vous avez une voiture ?
- Non.
- Alors je passerai vous chercher à 17 h 15 dans le hall de l'Union Square, nous irons ensemble voir Miss Pushbey.
Pour l'instant, vous prenez donc congé du journaliste et vous quittez l'immeuble du San Francisco Herald. Il est 4 heures de l'après-midi, ce qui vous laisse le temps de vous trouver d'autres vêtements avant d'aller prendre une chambre d'hôtel. Il y a justement un peu plus loin un grand magasin ouvert le dimanche et dans lequel vous allez pouvoir acheter ce dont vous avez besoin.