Lecture des livres dont vous êtes le héros
9 Février 2013
Un corbeau qui planait au-dessus des champs de blé au sud de Glastonbury Tor fit un crochet au soudain déploiement de bannières sur les tours de Camelot. Les enseignes du Roi y flottaient ainsi que l'étendard de bataille de la Table Ronde et les couleurs de tous les comtes, ducs et chevaliers de quelque importance. Les drapeaux nationaux du Wessex, du Sussex et d'Essex y figuraient, et même un étendard romain (qui n'occupait plus qu'une place secondaire depuis qu'Arthur avait bouté les légions hors du pays). Mais, surtout, plus important que tous les autres, l'oriflamme d'or de la Reine elle-même claquait au vent, plus haut encore que les enseignes du Roi. En toute autre circonstance, c'eût été une faute étrange contre l'étiquette mais, ce jour-là, même le plus borné, le plus arriéré des paysans savait ce que cela signifiait... et se réjouissait. Le corbeau qui, du ciel, inspectait le sol à la recherche de graines, vira sur l'aile devant ce tableau grandiose et il s'éloigna d'un vol puissant pour aller décrire des cercles au-dessus de Camelot. Quel spectacle au-dessous de lui ! Jamais la cité n'avait été la proie d'une telle excitation, d'une telle turbulence. Dans le château même, les soldats de la garde, leurs armures polies et brillantes telles des miroirs, se tenaient à leur poste, rigides comme de statues. Autour d'eux, une armée de serviteurs allaient et venaient, pareils à des fourmis, entrant et sortant de la grande salle de banquet où se préparait manifestement un festin, et quel festin ! À en juger par les montagnes de victuailles et de vins que l'on amenait à l'intérieur.
Une grande activité régnait également au champ clos des lices où s'organisaient, semble-t-il, des joutes et même peut-être un tournoi. Les tribunes étaient décorées de banderoles et de flammes, les grands destriers sortaient des écuries, avant de recevoir leur harnachement et leurs caparaçons. Les jeunes seigneurs s'affairaient à astiquer lances, épées et masses d'armes comme si l'avenir du royaume dépendait de leur éclat.
Des profondeurs du château, étouffés et déformés par l'épaisseur des murs, montaient des sons étranges évoquant les plaintes d'animaux à l'agonie C'étaient les ménestrels en train d'accorder leurs instruments en vue de quelque grande manifestation musicale. Luths, flûtes, harpes et pandores, rivalisaient avec les clochettes et les tambours du groupe de percussions dans une cacophonie dont il était difficile d'imaginer que naîtraient d'harmonieuses mélodies. Et, pendant que la ville de Camelot s'animait de toute cette fièvre de préparatifs, une activité plus grande encore régnait sur la route menant au château. Une vaste foule s'alignait de part et d'autre sur plusieurs centaines de mètres maintenue hors du passage grâce à la vigilance constante de prévôts harassés qui ne cessaient de circuler pour repousser soit un paysan trop penché en avant, soit une fermière dévorée de curiosité, soit des bandes de gamins délurés qui se faufilaient entre les jambes de leurs aînés pour s'aventurer sur la route interdite. Aux portes principales, le pont-levis avait été abaissé et la herse relevée. Deux haies de trompettes, vêtus de couleurs chatoyantes, immobiles, au garde-à- vous, tenaient à demi relevés leurs instruments dont les reflets dorés scintillaient au soleil. Sur le pont-levis, resplendissant dans son armure, sa grande épée Excalibur au côté, monté sur un superbe palefroi pommelé, se dressait la haute silhouette du Roi avec sa barbe sombre. Alignés derrière lui sur plusieurs rangs, en armure de bataille, visière levée, les plumets de leurs casques voletant au vent, se tenait au complet toute la confrérie des chevaliers de l'ordre de la Table Ronde, attentifs, le visage illuminé de joie.
Soudain, à distance, s'élevèrent les vivats de la foule, une rumeur sans cesse croissante et qui se rapprochait progressivement telle une ample vague océanique venue du large. Le Roi s'avança quelque peu et, oubliant la pompe royale, il se dressa sur ses étriers pour mieux voir.
Une procession de cardinaux en robe pourpre émergea du château pour aller prendre place aux côtés du Roi ; derrière, les moines en robe de bure venaient de l'abbaye.
Les acclamations devenaient de plus en plus fortes. Comme en réponse à quelque incitation secrète, les trompettes levèrent leurs instruments dont ils portèrent les embouchures à leurs lèvres. Puis ils attendirent. Dans le déchaînement des clameurs se révélait une exubérance désordonnée, une allégresse sans bornes. Alors, la fanfare éclata et les grands destriers de bataille se cabrèrent dans l'écho assourdissant des cuivres. A bout de patience, le roi Arthur poussa sa monture en avant. Au même instant, dans la dernière courbe du chemin menant au château, apparue la reine Guenièvre, un peu défaite, certes, mais fière et très droite, montée sur un poney piaffant de nervosité. Et, menant ce poney, marchait une silhouette mince et menue, vêtue d'un pourpoint en peau de dragon et portant une large épée qui, ses dimensions mises à part, aurait pu passer pour le reflet de celle du Roi.
Guenièvre ! Hurla la foule. Guenièvre ! Puis, comme sur un signal caché, s'élevèrent les cris de : Pip ! Pip Pip!
Apparemment surpris par ce tumulte soudain, le corbeau fît un brusque crochet et il reprit son vol vers le sud pour aller se poser sur un promontoire rocheux près de l'entrée d'une grotte dans une falaise proche du rivage. Là, il attendit, lissant par instants ses ailes mais sans cesser de guetter la possible attaque d'un faucon.
Bientôt, s'avançant sur le chemin pierreux menant à l'entrée de la grotte, apparut une jeune femme d'une très grande beauté avec de longs cheveux noir de jais et une démarche de princesse. Le corbeau la contempla de ses petits yeux noirs luisants en sautillant sur place, mais sans faire la moindre tentative pour s'envoler. La jeune femme si belle s'arrêta :
Êtes-vous là, mon tendre ami ? demanda-t-elle, comme parlant dans le vide. Puis, guidée par une sorte d'instinct, elle se tourna vers le corbeau :
Est-ce vous ? dit-elle.
Le corbeau se rengorgea, s'étira puis il se métamorphosa :
C'est bien moi, ma chère, dit Merlin qui se tenait maintenant à la place occupée par le corbeau.
Moi, oui, oui, vraiment. Et il prit la jeune femme dans ses bras, l'étreignit et l'embrassa avec une fougue excessive pour un homme d'un âge aussi canonique que le sien.
Eh bien, dit la jeune femme quand elle se fut enfin dégagée, êtes-vous allé à Camelot ?
Oui, dit Merlin. Mais oui, en effet. J'ai assisté au retour de la Reine avant de m'envoler pour venir vous voir. C'était un spectacle grandiose, les ban-nières, les fanfares, la foule en délire. On ne pouvait espérer mieux. Ce n'est pas tous les jours qu'une reine est sauvée. Non, non vraiment. Et je crois qu'ils ont organisé un tournoi. Il faut que je reparte pour aller voir ça.
Donc votre protégé s'est bien comporté ? demanda la jeune femme aux cheveux noirs.
Pip ? dit Merlin. Oh oui, Pip s'est très bien comporté. Oui, oui, vraiment.
Quelle journée, Pip. Quelle glorieuse, quelle parfaite journée ! Et quelle aventure ! Remarquez comme tout le monde vous traite de façon différente depuis que vous avez sauvé la Reine. Vous êtes quelqu'un maintenant, Pip, quelqu'un de très important.
La charrette brinqueballe lentement le long du chemin creusé d'ornières qui mène au domaine du fermier John et de la fermière Mary. Et c'est une charrette toute neuve, à peine salie par la poussière et la boue du trajet, une charrette que vous a offert le roi Arthur avec le robuste poney qui y est attelé. Le Roi vous proposait d'ailleurs de beaucoup plus riches cadeaux... de l'or, des honneurs, même une place à la Table Ronde en dépit de votre âge. Mais vous vous êtes contenté de demander cette voiture et un cheval pour la tirer. Ils vous ont cru un peu fou quand ils ont su que vous limitiez là vos désirs. Ils ne comprenaient pas votre modestie naturelle, Pip. Ni le fait que vous avez besoin d'une charrette pour transporter tout le butin que vous aviez récolté dans le Château des Ténèbres du sorcier Ansalom. Que vont dire vos parents adoptifs quand vous allez apparaître avec ce trésor ? 20 000 Pièces d'Or. 18 000 Pièces d'Argent.
Émeraudes pour une valeur de 12 500 Pièces d'Or. Rubis pour une valeur de 12 200 Pièces d'Or. Diamants pour une valeur de 77 000 Pièces d'Or. Sans parler de diverses babioles récoltées de çà et de là au long du parcours. Assez pour acheter une nouvelle ferme. Vont-ils être surpris ! Vous serez là-bas dans une heure et quelle ne va pas être leur stupéfaction !
Le soleil baisse sur l'horizon tandis que votre poney poursuit sa route en trottinant. Quelle journée ! Quelle fabuleuse journée !
Pip... Cette voix vous semble familière.
Pip, excuse-moi, Pip...
Seigneur, c'est Jake le Teigneux ! Vous vous souvenez, le garçon qui vous cherchait constamment querelle au marché. Comme c'est loin ce temps-là. N'importe, vous posez la main sur la garde de la fidèle Excalibur Junior. Vous avez une longue expérience du combat maintenant ; alors ne prenez pas de risques.
Mais Jake le Teigneux, planté sur le bord de la route, tient à la main sa casquette qu'il tord entre ses doigts avec nervosité. Vous arrêtez le poney en lui tirant la bride et vous posez sur votre ancien persécuteur un regard circonspect.
Excuse-moi, Pip, reprend-il. Je sais que tu es très occupé et tout ça mais... Et il triture sa casquette avec énergie. J'ai appris ce que tu avais fait, que tu avais sauvé la Reine, supprimé le sorcier Ansalom et... je voulais simplement te dire que je regrettais tous les... les ennuis que je t'avais causés... et je... je me demandais si on ne pouvait pas être... être amis... Et il paraît si misérable (et vous vous sentez si débordant de générosité, Pip) que vous souriez et répondez d'un ton magnanime :
Bien sûr, Jake le Teigneux. Saute dans ma voiture et je t'emmène chez moi prendre le thé. Il y aura même peut-être des brioches fraîches.
Merci, Pip, merci ! Et Jake le Teigneux grimpe avec enthousiasme sur la charrette, et s'installe fièrement à côté de vous, tandis que vous secouez les rênes pour inciter le poney à repartir.
Perdu dans vos pensées, vous restez silencieux tandis que Jake le Teigneux, volubile, vous étourdit de paroles quand, soudain, vous voilà replongé dans la réalité par le brusque arrêt du poney. Une grosse branche d'arbre tombée en travers de la route barre totalement le passage.
Regarde-moi ça, dit Jake le Teigneux. Jamais on ne pourra la bouger.
Mais si, mais si, répliquez-vous avec assurance. Après vos exploits dans le Château des Ténèbres du sorcier Ansalom, un obstacle aussi dérisoire ne peut pas inquiéter Pip un instant. En roulant légèrement les épaules, vous descendez de la voiture, vous prenez votre souffle et, d'un élan irrésistible, vous tirez cette vieille branche d'arbre pour la traîner de côté dans les buissons.
Et voilà ! Dites-vous tandis que vous ressortez du fourré en vous frottant les mains : Un jeu d'enfant...
Mais vous parlez tout seul. Jake le Teigneux a disparu... Ainsi que votre poney, votre charrette et votre trésor ! La route est vide. Pas une âme en vue sinon un vieux merle qui vous considère, perché sur une branche.
Je le tuerai ! Rugissez-vous en dégainant Excalibur Junior dans votre fureur.
Tt ! Tt ! dit le merle. Quel caractère ! Il se détache de la branche, volète jusqu'au sol et s'approche de vous avant de se métamorphoser pour prendre la forme familière de Merlin. Et il vous dévisage comme s'il pouvait lire dans vos pensées. Ce qui est apparemment le cas, car il déclare :
Mais oui, Pip, c'est bien moi. Et ce n'était pas un merle, c'était un corbeau. Je ne me change jamais en merle. Jamais. Ils semblent toujours obsédés par le nez des gens. Les corbeaux sont différents. Ce sont de nobles oiseaux beaucoup plus proches d'un magicien de mon envergure. Et puis c'est plus facile de parler quand on est corbeau. Les merles n'ont pas les cordes vocales adéquates.
D s'assied sur une large souche.
Voyons, dit-il en vous examinant de plus près. Tu as perdu ton trésor, hein ? Et le cheval et la voiture que le Roi t'avait donnés ! Quelle négligence impardonnable. Et surtout de t'être fait voler par cette jeune fripouille de Jake le Teigneux. Tu aurais dû te méfier, après tout ce qui t'est arrivé.
Vous baissez la tête, un peu honteux.
Oui, dit Merlin, comme s'il continuait à lire vos pensées. Tu as été un peu trop orgueilleux, mais oui, parfaitement. Et pour un apprenti magicien, c'est plutôt déplacé. Jamais tu ne me verras agir ainsi, moi. Il est vrai que je n'en ai pas besoin. Tout le monde sait que je suis un personnage à la fois beau noble et tout puissant.
Il croise alors une de ses jambes par-dessus l'autre et, perdant l'équilibre, il tombe de la souche. Puis il se relève en marmonnant avec humeur et en détachant les brindilles accrochées à sa robe.
Assieds-toi, dit-il en indiquant une autre souche Et tiens-toi tranquille. J'ai quelque chose à te dire Vous vous asseyez donc et vous ne bougez plus.
J'ai de bonnes et de mauvaises nouvelles pour toi Pip, vous déclare Merlin.
—'Ton aventure est finie. Terminée. Achevée. Couronnée de succès. Voilà les mauvaises nouvelles. Tu dois maintenant regagner ton époque (ce que vous pouvez ou non considérer comme une mauvaise nouvelle). Ne t'inquiète pas à propos de Pip, — du corps de Pip, j'entends. Je m'en occuperai. Il peut rentrer à sa ferme et personne ne s'apercevra de rien Et ne fais pas de grimaces. Je me suis chargé du corps de Pip durant des années avant que tu l'empruntes et je peux m'en charger à nouveau. Maintenant, les bonnes nouvelles. Les bonnes nouvelles, c'est que je suis très satisfait de ce que tu as fait, Pip. J'étais justement en train d'en parler avec ma petite amie, une jeune personne dont j'ai fait la connaissance il y a quelques heures à peine. Ansalom était un fléau. Le pays est enfin débarrassé de lui. Et tout le mérite de ces exploits te revient. Oui, oui, vraiment. Ce n'est pas souvent qu'on rencontre un garçon de ta trempe, Pip. Un individu qui peut, comme tu l'as fait, passer d'une époque dans une autre. Il y faut une belle dose d'imagination. Et de l'imagination, tu en débordes. Je reviendrai donc te rendre visite un de ces jours pour que tu reprennes le corps de Pip. Oui, oui, vraiment. Avalon a besoin d'êtres d'élite possédant ton talent et ton courage et je te demanderai de me rejoindre encore une fois pour participer à de nouvelles aventures. Peut-être même encore plus dangereuses que celle qui t'a entraîné jusqu'au Château des Ténèbres du sorcier Ansalom. Mais ce n'est pas cela qui t'arrêtera, n'est-ce pas ?