Lecture des livres dont vous êtes le héros
27 Janvier 2013
Au Royaume du Temps, jamais vous n'avez vu le ciel.
Au Royaume du Temps, jamais vous n'avez vu tomber la nuit, ni poindre le jour ; jamais vous n'avez vu se succéder les saisons.
Au Royaume du Temps, il n'y a.ni soleil, ni étoiles. Au Royaume du Temps, jamais ne tombe ni.la pluie, ni la neige, jamais ne souffle la tempete, jamais ne retentit l’orage.
Au Royaume du Temps, rien, jamais, ne trouble le silence ; rien, jamais, n'obscurcit la lumière, rien ne vient jamais menacer la paix. Les êtres qui peuplent le Royaume du Temps ignorent la durée, et les tourments de l'âge ou l'alarme de la mort leur sont à jamais épargnés. Les Pérenniens, en effet — c'est le nom qu'ils se donnent —, s'épanouissent dans la plénitude de la jeunesse dès l'instant de leur naissance, pour ne plus jamais vieillir. Tous, ainsi, semblent conserver uniformément le même âge sans qu'aucun d'eux se soit jamais demandé combien d'années il avait déjà vécues. Car ici, au centre de la Terre, dans cet espace d'eau, de feu et de roc qui forme le coeur de la planète, le Temps est resté à jamais immobile. Ici, on ne connaît ni passé ni avenir. Ici, le présent se confond avec l'Éternité.
Et sur ce Royaume, sur cette Éternité, règne Chronalia, première parmi les Pérenniens.
Chronalia, Reine du Temps.
Chronalia, votre mère.
Or, Chronalia vous a demandé à vous, ses deux enfants, le Prince et la Princesse du Temps, de venir la rejoindre sur la rive du Lac aux Sept Clartés, au pied du Pont des Abysses.
Il y avait de la solennité dans sa voix et vous êtes tous deux impressionnés, inquiets même, en apercevant la silhouette immobile de votre mère, le visage grave, tandis qu'elle contemple le lac, les mains posées sur le symbole de son pouvoir : le Sceptre d'Éternité.
Tout au fond de ce lac, les roches du centre de la Terre bouillonnent de fureurs incessantes que même l'eau ne peut apaiser, et les sept couleurs de l'univers jaillissent ainsi des profondeurs en fusion, colorant la surface de flamboiements irisés. L'eau du Lac aux Sept Clartés diffuse une chaleur douce et constante qui se répand dans tout le royaume, pénétrant les éminences de pierre étagées en collines au coeur desquelles s'enfoncent des escaliers aux marches de roc. Le Pont des Abysses, ainsi nommé car il enjambe le lac au lieu de sa plus grande profondeur, mène à la salle du trône, l'endroit le plus secret du royaume, où rares sont ceux qui disposent du privilège d'entrer à leur guise. Mais vous, le frère et la soeur, seuls héritiers de Chronalia, nés jumeaux parfaits et promis comme tous ceux de votre race à l'éternelle jeunesse, vous, le Prince et la Princesse du Temps, avez bien entendu libre accès à ce sanctuaire de la puissance et de la sagesse.
La ressemblance qui vous unit est telle que nul ne peut vous distinguer l'un de l'autre lorsqu'il vous prend la fantaisie de revêtir des habits identiques et de vous coiffer de semblable manière. Vos deux caractères, pourtant, sont bien différents. Sans doute avez-vous en commun le goût de la découverte et l'envie fréquente de sortir du Royaume pour explorer d'autres espaces. Mais où iriez-vous ? Le Royaume du Temps est un monde fermé, une sphère des profondeurs que l'on ne quitte pas impunément. Aussi vous êtes-vous résignés, l'un et l'autre, à demeurer parmi les Pérenniens pour y mener la vie qu'imposent les devoirs de votre charge. Or, précisément, il ne vous est pas toujours facile d'accomplir ces devoirs en toute sérénité car, en dehors du désir d'embrasser d'autres horizons, tout, dit-on, vous sépare, et il n'est pas rare qu'éclatent entre vous des disputes qui sont devenues légendaires dans tout le Royaume. L'amour que vous éprouvez l'un pour l'autre n'en est pas moins bien réel et lorsque vous décidez de vous réconcilier, naît alors entre vous cette complicité si particulière et si profonde que seuls les véritables jumeaux semblent capables de ressentir.
En arrivant près du Lac aux Sept Clartés, devant votre mère qui paraît ne pas vous voir, vous ne songez nullement à vous disputer. Vous sentez en effet que quelque chose d'inhabituel s'est produit, et l'impression de malaise qui vous gagne tous deux vous rend soudain très proches l'un de l'autre. Parvenus a quelques mètres de Chronalia, vous vous arrêtez, silencieux. Votre mère n'a pas esquissé le moindre geste et vous attendez, retenant votre souffle. Les reflets colorés, à la surface du lac, illuminent son visage, et font briller d'un éclat noir le regard fixe de SES yeux. Lentement, elle tourne la tête dans votre direction ; tandis qu'elle vous observe, un sourire mélancolique se dessine sur ses lèvres. Vous brûlez de lui demander pourquoi elle vous a fait venir, mais vous n'osez ni l'un ni l'autre rompre le silence. D'un léger signe de tête, elle vous invite alors à la suivre et vous lui emboîtez le pas. Vous traversez ainsi le Pont des Abysses, puis vous pénétrez dans la salle du trône. C'est une grande pièce creusée dans le roc. Une large fenêtre donne sur le lac dont la clarté se répand autour de vous comme un nuage multicolore. L'ameublement est réduit au minimum : ici, l'on vient pour réfléchir, méditer, se recueillir ; nul n'est besoin de faste, moins encore de fantaisie, et l'austérité du lieu ne fait qu'ajouter à la solennité de la rencontre. Enfin, alors que vous vous trouvez tous deux face à votre mère dont la silhouette haute et droite semble comme pétrifiée, Chronalia fait un geste de la main, un mouvement imperceptible, comme pour réclamer votre attention. Dans un silence impressionnant, vous attendez, le coeur battant.
Elle parle...
— Souvent, le désir vous est venu de quitter le Royaume, je le sais, dit-elle. Vous avez rêvé de connaître d'autres horizons, d'échapper aux confins de notre sphère...
Chronalia s'interrompt. Elle vous adresse un sourire dans lequel il vous semble déceler une sorte de complicité, comme si elle comprenait vos aspirations, et même les partageait secrètement.
— Aussi, réjouissez-vous, poursuit-elle, car un long voyage commence pour vous deux.
Un voyage? Vous êtes interloqués et l'inquiétude que vous éprouviez se dissipe instantanément, laissant place à un sentiment d'excitation.
— Un très long voyage, reprend Chronalia. Vous vouliez voir le ciel ? Le ciel s'ouvrira devant vous. Il vous tardait de découvrir le monde des hommes ? Vous saurez ce que les hommes sont. Mais apprenez tout d'abord que mon règne touche à sa fin. Oui, à sa fin... Je comprends votre stupeur: sans doute pensiez-vous que rien, au Royaume du Temps, n'avait de fin ? Sachez, cependant, qu'au regard de l'univers, toute fin est un commencement ; mes devoirs, désormais, m'appellent ailleurs, dans une autre dimension. Un nouveau règne commence pour moi, mais dans un monde qui n'est pas celui que vous connaissez.
Une nouvelle fois, Chronalia s'interrompt, comme pour vous laisser reprendre vos esprits ; ce qu'elle vient de vous révéler vous paraît en effet inconcevable. Votre mère, cesser de régner sur le Royaume du Temps ? Vous ne parvenez à y croire...
Je n'abandonnerai toutefois le Royaume que lorsque ma succession aura été assurée. Or, vous êtes tous deux mes seuls héritiers ; aussi, l'un de vous, toi ma fille, ou toi, mon fils, sera appelé à prendre ma place sur le trône du Temps. Vous êtes jumeaux, nul droit d'aînesse ne peut vous départager : selon la loi du Royaume, il faudra donc que l'un de vous mérite par sagesse et courage la grâce de recevoir de mes mains le Sceptre d'Eternité, symbole de ma puissance. Et c'est dans le monde des hommes, à la surfilée de cette Terre dont vous n'avez jamais connu que le coeur, c'est sous le ciel où brillent les astres de l'univers, que vous devrez vous montrer dignes de me succéder.
Vous êtes tous deux partagés entre l'enthousiasme et l'appréhension : d'un côté, vos rêves les plus ardents vont enfin se réaliser, de l'autre, régner à la place de votre mère vous semble une tâche démesurée, vous qui viviez dans l'insouciance et les plaisirs auxquels vous donne droit votre rang.
— Les légendes de notre Royaume, poursuit Chronalia, rapportent les hauts faits des Messagers du Temps, ceux et celles de notre race qui se sont immiscés parmi les hommes pour les guider dans l'épreuve, toujours à leur insu. Sachez que ces légendes disent vrai : de nombreux Messagers ont préservé l'humanité de catastrophes qui auraient pu faire disparaître des peuples entiers, ou même rendre la Terre inhabitable.
Ces légendes vous sont connues, en effet ; c'est même en les entendant raconter que vous avez si souvent éprouvé le désir de connaître à votre tour des horizons nouveaux. A vos yeux, les Messagers du Temps ont toujours été des héros dont vous aspiriez plus que tout à partager le destin.
— Quatre de ces Messagers sont prisonniers des hommes, dit alors Chronalia.
Votre mère reste silencieuse un instant, puis elle poursuit d'un ton grave :
— Je vous confie pour mission de les délivrer. Délivrer des Messagers du Temps : jamais vous n'auriez pu imaginer aventure plus exaltante ! Mais vous mesurez également l'immensité de la tâche : pour la première fois de votre vie, vous allez devoir vous confronter aux hommes, des créatures qui, certes, vous ressemblent, mais vivent dans un monde si étranger au vôtre que vous avez peine à vous le représenter.
— Ces quatre Messagers sont prisonniers d'époques différentes. Comme vous le savez déjà, nous avons le pouvoir, dans notre Royaume, de contrôler le Temps : nous n'avons à subir ni les rigueurs de la chronologie, ni les atteintes de l'âge, ni, surtout, la mort. Le Temps pour nous est une totalité sans commencement ni fin et son déroulement ne peut nous affecter. Nous avons, par surcroît, la faculté de nous transporter parmi les hommes à n'importe quel moment de leur histoire. Hélas ! lorsque quelqu'un de notre race atteint la surface de la Terre, à quelque époque que ce soit, il est aussitôt soumis au temps des hommes : il devient sensible au vieillissement, subit les cycles du Soleil et de la Lune, et la mort... oui, la mort peut le saisir à tout moment. Chronalia se tait soudain et son regard se brouille, elle s'efforce, mais en vain, de ne pas laisser paraître son émotion. Quant à vous, une crainte indéfinissable vous envahit tous deux et vous échangez un regard qui trahit votre malaise.
Oui, mes enfants, reprend votre mère, vous allez l'un et l'autre devenir mortels, le temps de votre mission
La mort : jamais vous n'y aviez pensé, il vous est même impossible de la concevoir. Pourtant, vous allez, devoir vous habituer à cette idée : jamais peut-etre, vous ne reverrez votre Royaume...
Le Sceptre d'Éternité reviendra à qui aura réussi a délivrer nos quatre Messagers, toi, ma fille, ou toi, mon fils. Si vous échouez tous deux, il appartiendra au Conseil du Temps de désigner un autre successeur au Trône et c'en sera fait de notre dynastie... Vous sentez alors tout le poids de votre responsabilité : vous devrez, l'un et l'autre, déployer tous vos efforts pour que le trône reste à votre lignée ; vous rêviez d'aventures ? Celles qui vous attendent dépassent largement tout ce que vous auriez pu imaginer.
Il va sans dire que vous devrez vous mesurer avec loyauté, avertit Chronalia. Sachez vous montrer dignes de votre rang, renoncez d'avance à toute bassesse, à toute perfidie et que l'intérêt supérieur du Royaume guide toujours vos actes. Votre mère s'interrompt, puis garde le silence, comme pour vous inviter à méditer ses paroles.
Enfin, elle reprend :
— Votre première mission vous conduira à l'est de la France, en l'année à laquelle les hommes ont attribué le nombre 1425. Je sais que cette division du temps en années ou en siècles n'a aucun sens pour vous ; il faut cependant vous y habituer dès à présent, car vous allez devoir vivre comme des créatures humaines. Celui que vous aurez pour tâche de délivrer en premier, vous le connaissez : il s'appelle Gayok le Preux...
Gayok le Preux ! Ce seul nom vous frappe de stupeur. Gayok le Preux ! Le plus célèbre des Messagers du Temps, le plus glorieux, l'un des plus grands sages du Royaume. Son nom, à lui seul, est déjà une légende et son visage grave et serein est connu de tous.
— Hélas ! je crains que la mort ne le guette, poursuit Chronalia. Il a tenté d'intervenir dans la guerre interminable que se livrent les hommes, là-haut, mais il n'a plus donné signe de vie. Il est en danger, je le sens, je le sais, et c'est à vous qu'il appartient désormais de le sauver. Vous allez être envoyés à l'endroit précis d'où lui-même est parti pour entreprendre sa propre mission. Là, vous devrez vous débrouiller pour retrouver sa trace. Dès votre arrivée à la surface de la Terre, il vous faudra « faire vite », comme disent les humains : là-haut, le temps n'attend pas ; vous apprendrez alors l'importance que peuvent avoir une heure, une minute, une seconde, même. Sachez vous adapter au temps des hommes et que, grâce à vous, Gayok le Preux revienne parmi nous, il le faut.
Vous gardez tous deux les yeux fixés sur votre mère ; vous n'osez plus, en effet, tourner la tête l'un vers l'autre. L'ampleur de la mission qui vous est confiée semble vous paralyser. De plus, vous êtes rivaux dorénavant. Car c'est le Sceptre d'Éternité qui est en jeu, et, bien que vous soyez décidés à vous montrer loyaux, vous êtes chacun résolu à tout faire pour l'emporter et succéder ainsi à Chronalia.
Enfin, votre mère reprend la parole : — Êtes-vous prêts à entreprendre votre mission? vous demande-t-elle.
Vous savez l'un et l'autre que l'honneur de votre race repose désormais sur vous et, d'un même mouvement, vous hochez tous deux la tête en signe d'assentiment. Chronalia vous invite alors à la suivre au-dehors. Sur la rive du Lac aux Sept Clartés, les Sages du Conseil du Temps se sont rassemblés en votre honneur. Le visage grave, impassible, ils ont revêtu leur tenue d'apparat pour ajouter à la solennité de l'événement. Chronalia vous mène en silence jusqu'au bord de l'eau. Là, elle se tourne vers vous.
Mes enfants, dit-elle, vous allez à présent pénétrer dans les Sept Clartés de l'univers. Lorsque l'eau du Lac se sera refermée sur votre tête, un tourbillon se formera autour de vous, constituant un espace sphérique à votre taille. C'est cet espace que l'on nomme une Télégéosphère.
La Télégéosphère ! Ce phénomène d'énergie centrifuge hydrocinétique qui permet de quitter le Royaume du Temps pour entrer dans le monde des hommes ! Vous avez si souvent rêvé d'être emportés par une Télégéosphère qu'en cet instant, vous vous retenez à grand-peine d'exprimer bruyamment votre joie. Mais la gravité de la cérémonie s'accommoderait mal d'une telle manifestation d'enthousiasme et vous parvenez tous deux à rester silencieux. — Vous arriverez à la surface de la Terre à l'endroit même où Gayok le Preux a lui-même entrepris la mission qui l'a conduit à la captivité. J'ignore où il se trouve, j'ignore qui le détient, c'est à vous de découvrir sa trace, et de le délivrer. Vous n'emporterez rien avec vous en dehors des vêtements dont vous êtes habillés. Du monde des hommes, vous savez ce que vous ont enseigné vos maîtres ; ce monde, il vous appartient désormais d'y pénétrer el d'y survivre sans jamais oublier l'objectif de votre mission. Si vous réussissez, vous reviendrez alors parmi nous, puis vous repartirez pour tenter de délivrer un deuxième Messager du Temps. Quatre missions réussies vous donneront le droit d'hériter du Sceptre d'Éternité. Je souhaite vous revoir bientôt.
Ayant prononcé cette dernière phrase, Chronalia s'éloigne sans se retourner. Vous voici seuls tous les deux, seuls et rivaux, devant les Sages du Conseil qui attendent que vous vous avanciez dans l'eau du Lac aux Sept Clartés.
Le moment est venu pour vous de plonger dans l'eau du lac. Vous avancez l'un et l'autre d'un pas résolu sous le regard des Sages et bientôt vous avez de l'eau jusqu'au cou. Lorsque vous faites le dernier pas décisif. une force étrange se met en mouvement et vous sentez un espace se créer autour de vous. Vous avez la tête sous l'eau, mais vous respirez librement et vous gardez sans peine les yeux ouverts. Les Sept Clartés de l'univers se mettent alors à tourbillonner DANS un maelstrôm épais et un vertige vous gagne. Une sensation d'engourdissement se répand peu à peu dans tout votre corps ; il devient impossible de faire le moindre geste : vous avez l'impression d'être paralysé. pétrifiés. Vous sentez confusément que vous vous éloignez l'un de l'autre, puis, brusquement tout s'obscurcit et vous plongez tous deux dans les ténèbres.