Lecture des livres dont vous êtes le héros
27 Février 2013
La pièce est garnie de quelques chaises pliantes du même modèle que celles utilisées habituellement dans les garden-parties et autres réunions du même ordre. Sur chacune de ces chaises est assis le cadavre d'un vieillard.
Tous les morts sont vêtus comme pour une partie de plaisir, avec un chapeau de papier planté de guingois sur leur crâne desséché, et on a coincé entre leurs doigts raides un verre de ce qui paraît être de la citronnade.
— Mes bons amis Salome O'Rourke, Duncher Schwartzkopf, Heidelmann Tip, Mimi Mendelsohn et le comte de Monte-Cristo, annonce Samuel Quimporte comme s'il faisait les présentations.
— Mais ils sont morts ! Objectez-vous,
— Vous êtes très observateur, complimente le Joyeux Croque-Mort, Je ne pensais pas que vous le remarqueriez. A l'heure qu'il est, la plupart de mes amis sont morts : c'est la rançon de mon âge.
— Quel âge avez-vous? Demandez-vous avec curiosité.
— Vingt-huit ans, répond Samuel Qu'est-ce que je vous sers ? J'ai du scotch, du bourbon, du rye, du gin, du rhum, de la vodka et, bien entendu, du formol.
Ils ont l'air de boire de la citronnade, observez- vous d'un ton hésitant.
— Oui, évidemment. Vous ne voudriez quand même pas que je gaspille de bons alcools pour des cadavres ? L'amitié a des limites...
Il prend un gobelet sur une table, y verse une généreuse ration d'un liquide incolore et le vide d'un trait.
— Bon sang, soupire-t-il, j'en avais besoin ! Et maintenant, M. Harker... ou Jonathan, si je puis me permettre...
Vous hochez affirmativement la tête.
— Merci. Vous pouvez m'appeler Joyeux. Ou M. Croque-Mort, si vous préférez. Ou Sam. Qu'importe ? Ou alors Quimporte. Qu'est-ce que je disais ?
— Je ne sais pas, répondez-vous en toute honnêteté.
— Ah oui, ça me revient. Vous cherchez Dracula, bien entendu.
Nouveau hochement de tête, hésitant.
— Oui.
— Il se pourrait que je sois à même de vous aider à le trouver. (Sans guide, il est parfois très difficile de mettre la main dessus.) Mais, tout d'abord, j'insiste pour que vous vous associiez à notre parti.
— Eh bien, du moment que vous insistez, bredouillez-vous, peut-être qu'un doigt de citronnade... dans un grand verre de gin...
Mais le Joyeux Croque-Mort agite les mains en souriant.
— Non, non, je ne parlais pas d'une partie de plaisir, mon cher monsieur, mais d'un parti politique, celui que nous formons, mes amis et moi.
— Mais ils sont morts !
— Comme ils siègent au Conseil des anciens, personne ne le remarque. Je reconnais néanmoins que nous avons besoin de sang neuf. C'est pourquoi je vous invite à subir le test.
Le test ? Répétez-vous avec méfiance. Etes'vous vraiment disposé à subir Dieu sait quel test stupide, conçu par cet idiot à demi-fou, pour devenir membre d'un parti politique essentiellement composé de cadavres ?
Si oui — les goûts et les couleurs...
Dans le cas contraire, vous avez toujours la possibilité de vous esquiver discrètement.
Description de la morgue familiale :
Le relent âcre du formol, de l'aloès, du grès et du salpêtre ne laisse aucun doute sur la nature de cette pièce obscure : c'est la morgue familiale. Tables et bancs sont surchargés d'instruments et d'onguents. Ici, des produits permettant de conserver les corps. Là, des outils pour la fabrication des cercueils... C'est, apparemment, dans cette pièce que des générations de seigneurs de la famille Dracula reçurent les derniers soins avant leurs funérailles. Certains furent embaumés, d'autres momifiés, d'autres maquillés, d'autres rasés. Tous étaient morts, mais tous ne reposaient peut-être pas en paix... Décoration insolite dans une telle pièce : des portraits ornent les murs, et leurs yeux semblent vous suivre dans tous vos déplacements. Au-dessous de ces tableaux, près des tables, plusieurs armoires de chêne sont fermées à double tour ; certaines ont près de deux mètres de haut.