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Le Site dont vous êtes le Héros

Lecture des livres dont vous êtes le héros

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La cave est relativement vaste, elle paraît en tout cas plus grande que la boutique. En son centre trône un établi sur lequel est posée une presse. Le long des murs sont alignés des tonneaux et une odeur aigre règne alentour. Dès que vous posez le pied sur le sol, vous remarquez la presse et vous vous en approchez pour l'examiner. Vous n'avez jamais rien vu de semblable : l'instrument semble si archaïque !

— C'est avec cela que j'imprime les étiquettes de mes bouteilles de vinaigre, dit précipitamment Timothée Lestingois. tandis que sa femme descend à son tour l'échelle après avoir fermé la boutique. Timothée vous montre alors des étiquettes fraîchement imprimées, mais sa hâte.

— vous semble suspecte. On dirait qu'il a quelque chose à cacher...

Ainsi, reprend-il, vous êtes de la famille de ce malheureux Hensock ? J'ai pour lui une grande amitié et beaucoup d'estime. Hélas !... Je crains que l'on ne puisse rien faire pour le sauver...

— Le sauver ?... répétez-vous avec inquiétude.

— Nul ne sait où il se trouve, une seule chose est certaine, il a été arrêté.

— Par qui?

— Par la police du roi. sous l'accusation d'assassinat et de complot contre la couronne. Mais pour tout vous dire, il ne fait à mes yeux aucun doute qu'il est innocent. Il n'est qu'une victime de plus de la tyrannie qu'exercent tous ces « hauts et puissants seigneurs » qui...

— Timothée ! Sois prudent ! l'interrompt sa femme. Nous ne savons pas si...

— Si nous pouvons vous faire confiance, achève Timothée en vous adressant un sourire. C'est vrai, peut-être n'êtes-vous ici que pour nous espionner ?

— Non. n'ayez crainte, répondez-vous, je veux simplement savoir ce qui est arrivé à mon parent Hensock.

Et je vous crois volontiers, assure votre interlocuteur. Aussi, écoutez bien ce que je vais vous dire et vous comprendrez pourquoi ce pauvre Hensock a bien peu de chances d'échapper au sort qu'on lui réserve. Comme vous ne pouvez l'ignorer, le royaume de France, et Paris particulièrement, connaît une grande agitation ; le peuple gronde, il se soulève, il menace à tout instant de déferler dans les rues pour prendre par la force le pain auquel il a droit et qu'on lui refuse. Quelques aristocrates qui ont la faveur du roi ont compris le risque que court la monarchie devant cette montée de la fureur populaire. Ils essayent en conséquence d'amener le roi à accorder à ses sujets plus de liberté et de justice. Thibaud de Ponsac était de ceux-là. En avez-vous entendu parler ?

— Non, confessez-vous, je sais peu de chose sur ce qui se passe à la cour...

— Thibaud de Ponsac, poursuit Timothée. était le plus convaincu, parmi les proches du roi, de la nécessité d'entreprendre des réformes en faveur du peuple. Hélas î Thibaud de Ponsac a été tué. et c'est Hensock le Follet que l'on accuse d'avoir commis ce crime.

Mais pourquoi ?

— Pourquoi ? Parce que Hensock était lui-même ami de la liberté et qu'il luttait pour le droit des pauvres. Pour certains, il fallait que Thibaud de Ponsac disparaisse ; il fallait que Hensock disparaisse également ; aussi a-t-on fait d une pierre deux coups en tuant Thibaud et en s'arrangeant pour que Hensock soit accusé du crime. Et comme Thibaud de Ponsac était un favori du roi, on en a conclu que son assassin complotait contre la monarchie. Voilà pourquoi votre parent a été arrêté et sera sans nul doute condamné à mort.

— Mais... Comment le crime a-t-il eu lieu ? demandez-vous. Il n'est pas si facile de faire ainsi accuser quelqu'un...

On voit que vous ne savez pas de quoi sont capables les Frères du Masque de Sang ! s'exclame Timothée avec un rire amer.

— Le Masque de Sang ?

C'est une confrérie secrète qui rassemble des partisans d'une monarchie absolue, féroce, implacable. De par le sang du Christ, ils ont fait serment de noyer toute révolte dans le sang du peuple, un peuple qu'ils veulent soumettre à une tyrannie impitoyable, inhumaine. Sous le double signe du sang du Christ et du sang qu'ils promettent aux révoltés, ils se sont constitués en une confrérie clandestine dont les adeptes sont masqués lors de leurs réunions. Per sonne ne sait qui appartient au Masque de Sang, on dit seulement que ses membres ont les cheveux rasés sous leur perruque et qu'ils portent au sommet du crâne un minuscule tatouage représentant un masque rouge, symbole de leur secte. Il est clair que le Masque de Sang a tué Thibaud de Ponsac, il est clair qu'il a tout fait pour que Hensock porte apparemment la responsabilité du crime. Thibaud a été tué d'un coup de dague ; or, on a retrouvé cette dague à la lame encore rougie dans la chambre que Hensock occupait à l'auberge du Pont-Marie, rue du Figuier. Bien entendu, Hensock n'a jamais possédé une telle arme, mais dans ce pays, l'apparence tient souvent lieu de preuve. De plus, la mort de Thibaud arrangeait trop de monde pour qu'on cherche à en savoir davantage. J'ignore si l'histoire retiendra le nom de Thibaud de Ponsac, mais en tout cas. il le mériterait ; c'était en effet un homme plein de bonté, de sagesse et de modestie, trois qualités qui ne font généralement pas bon ménage avec l'aristocratie. Sa mort n'a guère soulevé de passion, cependant, car rares étaient les gens du peuple qui le connaissaient. Pauvre Thibaud, et pauvre Hensock, lui qui avait mis tant de zèle à servir notre cause...

— Votre cause?
— Timothée ! Ne parle pas trop ! intervient Mme Lestingois.

— Bah, en la circonstance, il n'y a pas grand risque à dire la vérité, réplique son époux, et la vérité, c'est que ma presse ne sert pas seulement à imprimer des étiquettes.

Il s'approche alors de l'instrument, desserre la grosse vis qui maintient la plaque à imprimer et sort une feuille de papier qu'il vous tend.

— Blandine, passe-moi une autre feuille, dit-il à son épouse.

La jeune femme s'exécute tandis que vous lisez à la ueur de la lanterne suspendue au plafond le texte imprimé sur la feuille de papier Il s'agit de la première page d'un journal qui porte pour titre : Le Courrier du Patriote. Au-dessous, un long article écrit dans un style polémique dénonce les abus du pouvoir royal.

C'est Hensock lui-même qui a écrit ces lignes peu de temps avant son arrestation, précise Timothée. Le malheureux n'aura sans doute jamais l'occasion de les voir imprimées.

— C'est vous qui dirigez ce journal ? demandez- vous à Lestingois.

J'en suis en effet le directeur, l'imprimeur, le principal publiciste, et je m'efforce de faire en sorte que Le Courrier du Patriote ait la même acidité que le vinaigre dont je fais par ailleurs commerce...

— A qui pourrais-je m'adresser pour en apprendre plus sur toute cette affaire? interrogez-vous. J'ai l'intention de mener ma propre enquête.

— Je ne connais qu'une seule personne qui pourrait vous en dire davantage. Il s'agit de Robert de la Gaillottiére, un baron érudit qui était l'ami le plus proche de Thibaud de Ponsac. Il sait sans doute beaucoup de choses...

Et où puis-je trouver ce Robert de la Gaillottiére ?

— Au trente de la rue de l'Université, c'est là qu'il loge, consacrant ses journées à l'étude de gros livres ennuyeux auxquels il semble porter une grande affection. Vous le reconnaîtrez facilement : il a la cinquantaine, le teint pâle, porte toujours une redingote bleu ciel ainsi que des bottes montantes, et marche avec une canne. Le pauvre homme a été blessé à la guerre et en a conservé une légère claudication.

— Il ne me reste donc plus qu'à lui faire une visite, déclarez-vous alors.

— Oui, mais avant cela, il faut d'abord s'occuper de... Timothée Lestingois s'interrompt, l'air quelque peu gêné.
— De quoi ? demandez-vous.

Si vous êtes le Prince du Temps.

Si vous êtes la Princesse du Temps.

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