Lecture des livres dont vous êtes le héros
6 Mai 2013
Le monument, impressionnant mais pas écrasant, se caractérise par une architecture très simple. Près du tombeau, on voit la statue d'un homme d'âge mur, à la silhouette ronde et au visage bienveillant. En vous approchant, vous voyez une inscription :
Avgvstvs
Étrangement, ce simple mot apparaît plus émouvant qu'un long panégyrique. Vous vous asseyez quelques instants sur un banc de pierre proche et vous contemplez le tombeau en méditant sur les mystères de la vie et de la mort. Quelqu'un s'assied alors à côté de vous. Vous entendez le bruissement d'étoffe de sa toge.
- Je me demande parfois si tout cela valait bien la peine, soupire-t-il.
- Qu'est-ce qui valait bien la peine ? demandez-vous.
- Ma vie.
Vous tournez la tête et vous voyez un homme d'âge mûr, à la silhouette ronde et au visage bienveillant, qui vous paraît terriblement familier. Vous regardez à nouveau la statue, près du tombeau, puis l'homme assis à côté de vous. Vous sentez alors vos cheveux danser le rock and roll sur votre nuque. Vous jetez un nouveau coup d'oeil à la statue pour être vraiment sûr.
- Vous êtes... l'empereur Auguste ! balbutiez-vous.
- Oui, répond l'homme.
- Mais vous êtes mort !
- Je sais, dit-il, mais le Sénat par son vote a bêtement fait de moi un dieu. J'ai ainsi la faculté de revenir de temps en temps pour voir comment les choses se passent. Très déprimant.
- Vraiment ?
Vous vous demandez si vous n'êtes pas en train de rêver. L'homme paraît bien réel, pourtant, il n'a pas du tout l'air d'un fantôme.
- Je n'aurais jamais dû établir la monarchie, soupire Auguste. Au fond de mon cœur, j'ai toujours été un républicain. L'ennui c'est qu'après avoir remporté toutes ces victoires, le Sénat a insisté pour me donner un pouvoir plus grand.
- Il semble que vous en ayez fait usage avec sagesse, lui dites-vous, en vous souvenant de ce que vous avez lu à son sujet dans la Brève histoire. On vous appelle le Père de la Patrie.
- C'est gentil à vous de dire cela, répond-il avec un faible sourire. Mais même si c'est vrai, regardez ce qui est arrivé.
- Qu'est-il arrivé ? demandez-vous.
- Il y a eu tant d'intrigues autour de ma succession ! Je soupçonne ma chère épouse d'avoir empoisonné la moitié du pays pour s'assurer que le trône reviendrait au fils qu'elle avait eu de son premier mariage. Elle m'a sans doute empoisonné moi-même quand elle a vu que je durais un peu trop longtemps. Tout cela pour amener Tibère au pouvoir. Un enfant épouvantable. Qui est devenu un adulte tout aussi épouvantable. Ce fut un empereur inutile. Il passait son temps à Capri à boire trop de vin et à courir après les femmes autour des massifs de fleurs. Il a conduit le pays au désastre et à la ruine. A l'époque, je n'imaginais pas que les choses pourraient aller encore plus mal. Mais j'avais tort, bien sûr.
- Comment cela ?
- Que croyez-vous que Tibère a fait ? demande Auguste avec un geste large de la main. Cet imbécile a fait de son neveu Caligula son fils adoptif, ce qui le désignait comme l'héritier du trône. N'importe qui aurait pu lui dire que c'était aller au devant des ennuis.
- Vous voulez dire que Caligula... ?
- L'a étouffé sous un oreiller. C'est ce qu'on prétend, en tout cas. Mais même si ce n'est pas vrai, Caligula a commis de nombreux meurtres depuis. Et quand il mourra c'est son oncle bègue, Claude, qui deviendra empereur. Il a beaucoup étudié, mais les livres ne sont pas d'un grand secours quand on règne sur un empire. Ce qu'il faut, c'est de l'expérience, surtout l'expérience de la guerre. Et quand ils seront débarrassés de Claude, ce sera Néron qui lui succédera. Néron ! Pouvez-vous imaginer une chose pareille? Il ressemble à Peter Ustinov, il est fou à lier, il tue les chrétiens par milliers et, enfin, il fait brûler Rome. Cette pensée m'est insupportable.
- Vous avez la faculté de voir l'avenir ? demandez-vous, stupéfait.
- C'est un des grands malheurs d'être mort, répond Auguste. On est capable de voir l'histoire dans sa totalité mais on ne peut rien y changer. J'imagine que cette cinglée de sibylle veut que vous fassiez quelque chose contre Caligula ?
- Cinglée, la sibylle ? vous inquiétez-vous.
- Toutes les sibylles le sont. C'est à force de respirer les fumées toxiques des volcans. Elles font ça pour voir l'avenir. Détestable manie.
- Alors, vous ne croyez pas que je devrais l'aider dans sa lutte contre Caligula ? Auguste hausse un sourcil.
- Oh si, sans aucun doute. Mais vous avez déjà échoué à empêcher sa naissance à cause de vos paroles malheureuses qui ont mis en colère un de mes confrères divins. La seule chose que vous puissiez faire maintenant, c'est de vous arranger pour qu'il soit assassiné.
Il se penche vers vous et vous tapote le genou.
- Et le seul jour où ce sera possible, c'est aujourd'hui.
- Aujourd'hui ? répétez-vous en écho. Auguste hoche la tête.
- Vous devriez vous dépêcher, dit-il en se levant. Le mot de passe est « Hadrien ». Retenez-le bien. Ce fut un plaisir de m'entretenir avec vous.
Il tourne alors les talons et se dirige à grandes enjambées vers le mur le plus proche avant de disparaître.
Vous n'avez plus qu'à choisir sur le plan une nouvelle destination.