Lecture des livres dont vous êtes le héros
28 Mars 2014
Le trajet du Refuge jusqu'à la capitale en compagnie du sergent Solkane et des écuyers
s'effectua sans incident notable. Encore traumatisé par mon passage violent à Asguenn et
par l'horreur dont j'y fus témoin, je ne cherchai pas à nouer le moindre contact avec mes
camarades de marche. Ceux-ci ne firent non plus aucun effort à mon égard, visiblement
peu désireux d'engager la conversation avec un garçon aussi taciturne.
Le seul qui daigna s'intéresser à ma personne fut le sergent lui-même. Le premier soir où
nous montâmes le camp, il m'invita à m'asseoir à ses côtés lors du dîner et je lui relatai
avec difficulté mon aventure, évitant de m'attarder sur Ana et son père de crainte de
m'effondrer devant lui. Il me soutira des détails supplémentaires concernant l'organisation
des Zalténites et leurs effectifs autour de la communauté minière. Une fois convaincu de
mon honnêteté, il ne cacha pas son inquiétude mais ne me confia pas pour autant le fond
de sa pensée. C'est pourquoi je fus éminemment surpris quand, une fois les
antédiluviennes murailles d'Haquilon franchies, il m'invita à l'accompagner jusqu'au
palais royal. Nous y rencontrâmes un capitaine qui, après une longue discussion avec son
subordonné, parvint à nous fournir une audience immédiate auprès du roi Pargalion.
Les événements se succédaient dans un tourbillon étourdissant. Je n'avais pas eu le loisir
de m'extasier devant les magnificences du palais que je me retrouvais devant un
personnage couronné et ses proches conseillers, à débiter d'une voix peu assurée mon
récit. Je me souviens particulièrement des yeux emplis de bonté de sa majesté ainsi que
de sa chevelure blanche comme la neige. Le roi me gratifia d'un compliment sincère sur
ma vaillance exemplaire pour tous les protecteurs de la Tannorie, avant que je ne retrouve
le sergent Solkane qui me conduisit aux casernements militaires.
Au lendemain de cette entrevue, j'assistai au départ en grande pompe de l'armée, conduite
par le roi Pargalion en personne. Seuls les membres du guet étaient demeurés dans la
capitale pour maintenir l'ordre public. Neuf jours plus tard, toute la population célébrait
dans une liesse indescriptible la victoire sur les pillards zalténites qui s'étaient rassemblés
près de Milona, bien plus au sud d'Asguenn. Étant indirectement responsable de cette
initiative du roi, j'éprouvai alors un certain sentiment de fierté qui me réchauffa mon âme
meurtrie et m'incita à considérer mon avenir d'un regard neuf.
Ce fut donc avec une motivation certaine que je m'investis dans la formation militaire. Je
réussis sans difficulté les premières épreuves physiques et pus ainsi rapidement
commencer le véritable entraînement aux armes de guerre. Au début de l'automne,
l'officier en charge des bleus m'incita à choisir mon corps d'armée définitif. Il me glissa
au passage que rares étaient les soldats à connaître une si courte période d'apprentissage ;
j'étais selon lui un élément fort prometteur. Je devins alors un véritable soldat du
royaume.
On pourrait penser que cette situation et ces facilités faisaient de moi un homme comblé
mais il n'en était rien. La vie en communauté me pesait tous les jours. Bien que quelques
frères d'armes m'étaient plutôt sympathiques, je me sentais étranger à cet univers viril et
autoritaire. Là où tous les autres se satisfaisaient de réaliser une bonne performance lors
de l'entraînement du jour ou s'enthousiasmaient à l'idée d'apprendre une nouvelle blague
potache, je traînais mon ennui et n'aspirai qu'à m'extraire de cette sempiternelle routine.
Mes voeux se réalisèrent à l'aube d'une pâle journée hivernale.