Lecture des livres dont vous êtes le héros
30 Mars 2014
Lorsque je repris mes esprits, j'eus l'impression trompeuse de m'être évanoui seulement
pendant un bref moment. Ma seconde pensée fut pour la lourde masse qui pesait sur mon
dos.
Je roulai instinctivement sur le côté et me dégageai ainsi du cadavre de Hansel, un soldat
pourtant expérimenté qui avait été chargé, comme une dizaine d'autres, d'encadrer les
recrues du cinquième bataillon. Mais son expérience n'avait pu le sauver du trépas en ce
jour funeste.
Hansel avait la gorge ouverte, cisaillée par la lame d'un glaive ou d'un sabre. Trois tâches
sombres s'étalaient sur son dos et je compris qu'il m'avait involontairement sauvé la vie
en s'étant écroulé sur moi. Après leur victoire, les ennemis avaient pris soin de
pourfendre tous les corps pour achever les éventuels blessés mais les fers de lance
n'avaient pas entièrement traversé mon malheureux camarade.
Un groupe de corbeaux s'éloigna de quelques pas en faisant claquer leurs ailes sombres
lorsque je me relevai. Les charognards piquetaient allègrement les dépouilles sans faire
de distinction entre les kayolins et les Tannoriens ; seuls les quelques ennemis de taille
humaine tombés au combat ne faisaient pas partie du festin, caparaçonnés qu'ils étaient à
l'intérieur de leurs armures de plaques et sous leurs heaumes.
Accablé par le dégoût et le chagrin, je fonçai sur les vilains volatiles pour les obliger à
quitter les lieux. Ils s'égayèrent dans un concert de croassements indignés, mais bien
décidés à revenir à la charge dès que j'aurai le dos tourné. Puis commença le terrible
labeur d'identifier mes défunts camarades.
Je crus dans un premier temps être l'unique survivant du carnage. Chaque tête connue me
faisait l'effet d'un coup de couteau au coeur : Tirion, Caleb, le sergent Dross, le
lieutenant... Jamais plus je n'aurai l'occasion d'entendre les ordres des uns ou les
plaisanteries des autres. Mais après avoir longtemps cheminé au milieu de ce champ de
mort, je ne comptais que vingt-deux soldats de Tannorie. Sept de mes compagnons
avaient disparu et parmi eux, tous ceux qui avaient concouru comme moi aux épreuves
pour devenir aide de camp : Zentile, Khelben, Garett et Duncan.
Qu'étaient-ils devenus ? Avaient-ils été faits prisonniers ou étaient-ils parvenus à
s'enfuir ? Les traces de pas alentours étaient trop nombreuses pour m'éclairer sur le sujet
et je n'avais que peu de talents de pisteur. J'étais même incapable de deviner dans quelle
direction les survivants de l'affrontement étaient partis.
Je m'interrogeai ensuite sur la présence de ces créatures maléfiques dans l'île. Grâce au
Torque et à la vigilance des sentinelles tanoriennes, celles-ci n'étaient pas en mesure de
menacer la sécurité du royaume en traversant la Mer Jaune ou les Monts Cendrés. Mais je
me souvenais d'autre part que le port d'Astanor avait subi les rapines d'une bande de
kayolins venus de l'océan, quelques années plus tôt. Ceux-ci avaient donc très bien pu
préparer une expédition contre les Larmes de Samara s'ils étaient en mesure d'utiliser des
embarcations capables d'affronter la haute mer. Cette théorie avait l'avantage d'expliquer
les crimes survenus dans l'archipel, surtout si ces kayolins s'étaient trouvés un repaire,
une base pour y vivre en secret et y fomenter leurs actions.
Quand mon regard tomba sur la forme prostrée d'un combattant recouvert de métal, la
curiosité m'incita à lui ôter son sinistre casque. L'entreprise n'était pas aisée mais je
réussis néanmoins à soulever le heaume cabossé pour découvrir un visage d'une telle
laideur qu'il m'arracha un cri d'effroi.
Le guerrier avait les cheveux blonds coupés ras et de petits yeux d'un gris bleuté. Hormis
ces caractéristiques humaines, le reste de son faciès ressemblait à de la glaise modelée
par un enfant, comme si les chairs avaient subi la brûlure d'un acide avant d'être aussitôt
durcies par un froid intense. Son nez n'était plus qu'une masse informe, ses oreilles
volumineuses et tordues lui recouvraient une partie du front tandis qu'une centaine de
bubons purulents affleuraient à la surface de ce visage ravagé.
Plus que troublé par cette découverte, je m'assis dans l'herbe quelques instants afin de
reprendre tous mes esprits. L'odeur écoeurante du sang planait sur le champ de bataille.
Cette fois encore, j'avais échappé à la mort pour seulement ressentir l'indicible douleur de
survivre à des êtres proches. Alors que je regardais les visages meurtris de mes
camarades, je compris à quel point la vie en groupe m'avait rapproché d'eux. Ce n'étaient
peut-être pas des amis mais il s'agissait de mes autres frères.
Mes frères d'armes.
Les scènes de tuerie à Asguenn s'imposèrent violemment à ma mémoire tout comme les
visages d'Ana, de mes parents, de Silas et Finnan, submergeant mon âme sous une vague
de tristesse et de nostalgie.
Des particules blanches et humides fondirent sur mon visage et m'extirpèrent par la même
occasion de ma torpeur. La forte brise avait poussé de menaçants nuages au-dessus de
l'île, des nuées si basses et si sombres qu'on eut dit la nuit déjà tombée.
Je devais réagir, penser à mes compagnons peut-être encore de ce monde, à mon devoir
de soldat et à ma survie. Les ennemis pouvaient revenir à tout moment et ma silhouette
devait être facilement repérable au milieu de cette morne lande. J'entrepris de chercher
des armes ou des protections supplémentaires en vue d'une nouvelle mauvaise rencontre
mais toutes celles encore présentes étaient trop abîmées pour pouvoir servir. Les
vainqueurs avaient emporté le reste.
Je ne savais pas où diriger mes pas. Devais-je quitter l'île au plus vite pour avertir mes
supérieurs de la catastrophe ? Fallait-il trouver et sauver mes camarades absents avant
qu'il ne leur arrive pire malheur ? Le paysage austère autour de moi ne m'apportait aucun
élément de réponse mais je me rassurais en pensant aux dimensions très réduites de l'île
Vargass.
Si Joan retourne sur ses pas pour regagner le port de Stromness,
s'il suit la rivière Noss vers l'aval, en direction du lac,
s'il traverse le pont pour gagner le bois situé à l'est,
s'il suit la route afin de gagner Kalfirk, le plus gros bourg de l'île,
s'il suit la Noss vers l'amont et la région de basses collines qui s'étend plus au sud de l'île,
s'il décide de se réfugier dans le bois plus proche, en direction de l'ouest.