Lecture des livres dont vous êtes le héros
26 Mars 2014
Je décelai du coin de l'oeil une silhouette apparaître à la gauche de mon champ de vision, juste dans le dos de mon adversaire. Celui-ci sentit la présence de ce nouveau protagoniste mais il détourna la tête trop tard et la lame d'une épée s'abattit sur son cou. Le Zalténite s'effondra sur moi et je reculai hâtivement sur les coudes pour fuir le liquide vermeil qui coulait à bouillons de sa terrible blessure.
Choqué par la sauvagerie du combat auquel je venais de survivre, j'attendis quelques secondes avant de me saisir de la main tendue qui m'aida ensuite à me relever. Mon sauveur avait de longs cheveux rougis par le sang qui sourdait d'une plaie à la tête. C'était un gaillard entre deux âges qui regardait d'un air hagard le corps de l'officier, comme s'il
peinait à croire qu'il avait réussi l'exploit de l'achever. Avant que je ne puisse le remercier, il se détourna pour rejoindre un autre villageois encore vivant.
Sortant de ma torpeur, je ressentis la brûlure des multiples entailles dont j'étais recouvert et qui avaient souillé mes vêtements. Le sang collait ma chemise sur ma peau, une odeur métallique émanait de mes coupures vif. La nausée me prit et j'inspirai à pleins poumons pour dissiper mon envie de vomir.
Des gémissements me poussèrent enfin à me déplacer pour contempler le massacre. Entre les arbres reposaient les dépouilles des combattants qui s'étaient entre-tués. Seuls deux hommes d'Asguenn avaient survécu à la bataille, dont celui qui m'avait aidé à vaincre le chef des pillards.
L'autre était assis contre le tronc d'un frêne et sa jambe droite présentait une terrible blessure, une large plaie par laquelle était visible la blancheur de son tibia. Il avait les yeux clos et son front était baigné de sueurs. Le premier villageois poussa une plainte déchirante avant de gémir pour lui-même tout en errant entre les arbres.
− Quelle chierie, mais quelle chierie… Firlan, Jonas, Karle… ils ont tous crevé. Et lui, qui c'est ? Oh non, Varek ! Il allait se marier à la prochaine lune… Même Siméon y est passé. Je n'ose même pas penser à tous ceux qui se sont fait tuer au village…
Le nom du tavernier m'inspira une bouffée d'angoisse et je m'approchai de sa silhouette, même s'il n'avait évidemment pas survécu.
Siméon était mort en brave, en héros, pour son idéal de liberté et son refus de se soumettre à la tyrannie des occupants venus du sud. Mais ces louanges seraient bien inutiles à l'heure d'apprendre la mort de son père à Ana. Par-dessus tout, je ne voulais pas être celui qui lui annoncerait la nouvelle.
Le villageois blessé au crâne avait cessé ses lamentations pour se pencher avec moi au-dessus du cadavre de Siméon.
− Tu peux m'aider à ramener Gert ? Il s'est évanoui mais on ne peut pas le laisser comme ça. Il n'y a pas long à faire, pas besoin de lui fabriquer un brancard. A deux, nous devrions pouvoir l'emmener ; suffit juste de faire attention à ne pas laisser traîner sa jambe.
J'acquiesçai et nous entreprîmes de soulever le moribond. En nous approchant d'Asguenn, nous vîmes que les combats avaient cessé et que les villageois en étaient sortis victorieux. Des femmes et des hommes aux visages marqués par le chagrin s'étaient attelés à la macabre tâche de récupérer tous les morts pour les réunir sur la route. Tels de sinistres
corneilles rapportant des brindilles pour augmenter la taille du nid, ils sortaient et rentraient sans relâche des habitations les plus proches pour convoyer les corps immobiles jusqu'au charnier. Les battements de mon coeur s'intensifièrent alors que je recherchais vainement Ana des yeux.