Lecture des livres dont vous êtes le héros
30 Mars 2014
Sitôt mon adversaire défait, ma première pensée fut pour le soldat tannorien. Je m'en
approchai avec une boule d'angoisse dans la gorge, redoutant de découvrir quel
compagnon avait été tué et ainsi mutilé par les kayolins. Identifier le cadavre s'avéra
finalement très difficile tant celui-ci avait été ravagé par les lames, les ongles ou les crocs
des maléfiques créatures. En dépit de ses orbites énucléées, de ses joues trouées et des
plaques de sang séché qui s'étaient agglutinées parmi ses beaux cheveux noirs, je
reconnus les traits juvéniles de Zentile. Ce camarade autrefois toujours gai et insouciant
arborait dans la mort un masque de tristesse qui tranchait avec le souvenir que j'en avais
et ses lèvres étaient teintées par une étrange substance verte à l'aspect poisseux.
Le dégoût puis la rage m'envahirent peu à peu quand mon regard se reporta sur ses autres
blessures. Sa chemise ouverte dévoilait un torse scarifié, voire déchiqueté là où les dents
de ses meurtriers avaient taillé des coupes franches dans la chair. Sous son sein gauche
béait une plaie si large et si profonde que j'y distinguais nettement trois côtes
ensanglantées. Ses pieds nus ne présentaient plus le moindre orteil, ces derniers ayant
visiblement été arrachés avec la plus grande sauvagerie. Ses ravisseurs avaient également
tranché dans le vif de ses cuisses pour en retirer des morceaux de viande, comme ils
l'auraient fait sur la carcasse d'une génisse.
Contempler cette boucherie avec en tête les souvenirs du Zentile riant et sifflotant que
j'avais connu m'apporta la nausée. Je détournai le regard en tâchant de conserver la tête
froide. Les autres membres du bataillon avaient-ils connu un sort semblable ou se
trouvaient-ils retenus dans un autre endroit de la forteresse ? Il me fallait en acquérir la
certitude mais également éviter à tout prix les pillards survivants. Même si leur nombre
n'excédait pas ceux que j'avais vus lors de la bataille du pont, la place-forte devait
dissimuler encore bien d'autres ennemis.
Je collai mon oreille contre la porte située peu après le corps de mon malheureux
camarade mais ne perçus aucun son en provenance de l'autre côté. Ma main se trouvait
déjà sur la poignée quand j'entendis un gémissement dans mon dos. Je me retournai en un
éclair, brandissant mon arme pour achever le kayolin... et mon coeur s'arrêta de battre.
Les lèvres vertes de Zentile tremblotaient. Le crissement de ses cheveux encroûtés contre
la moquette lorque sa tête se tourna lentement dans ma direction fut le son le plus
insupportable qu'il m'avait été donné d'entendre. Je remarquai seulement maintenant le
palpitement des veines saillantes sur la peau blafarde de ses mains.
Acculé contre la porte, je me demandai un court instant quel sombre sortilège pouvait
ainsi réveiller les morts, avant de geindre pitoyablement.
· " Non... non... ça ne peut... "
Mes derniers mots moururent au fond de ma gorge nouée par l'horreur. La bouche de
Zentile s'entrouvrit alors pour laisser échapper un râle. Je crus y entendre mon nom avant
que le jeune soldat ne réitère sa question d'une voix ténue.
· " Joan ? C'est bien toi ? "
Mes jambes étaient de plomb mais je m'ébranlai néanmoins pour m'approcher de la plaie
humaine avec qui j'avais jadis partagé tant de moments de détente à la caserne. De petites
rigoles de sang coulaient de ses innombrables blessures tandis qu'il remuait légèrement.
Les yeux embués de larmes, je me jetai au sol près de mon compagnon.
· " Ne t'agite pas, je t'en supplie ! Je vais trouver un moyen de te sauver... une potion,
un remède, je te jure que je vais trouver quelque chose.
· T'es pas avec les autres ? " réussit-il à croasser.
Il s'exprimait si bas que je me tus aussitôt pour l'écouter, même si une partie de moi
refusait de croire qu'il était possible de survivre et de parler après avoir enduré autant de
tortures.
· " Non, je suis tout seul.
· Je les ai vus s'enfuir avant qu'ils me prennent. Duncan et Garett. Je pense pas qu'ils
les aient eus. Ils avaient de l'avance. Ils ont toujours couru vite, les gars.
· Doucement, mon ami. Doucement... "
Je caressais la tignasse poisseuse de Zentile mais celui-ci tint à poursuivre.
· " Les fumiers. M'ont fait avaler leur mixture pour que je ne m'évanouisse pas. J'en
peux plus, Joan. Tue-moi. Finis le boulot.
· Non ! Je vais te sauver, je te le promets.
· Fais-le, bon sang ! Que veux-tu sauver ? Vois ce qu'ils ont fait de moi. Je pensais pas
qu'on pouvait avoir si mal. "
Hagard, la cervelle en ébullition, je contemplai les deux trous noirs et sanguinolents qui
avaient autrefois contenu des yeux bruns surmontés de longs cils.
· " Non, non... " gémis-je une fois encore.
Pourtant, mes doigts s'étaient refermés un peu plus fort sur le manche de mon arme. Mais
j'en étais incapable. Je ne pouvais pas tuer moi-même un camarade, un ami.
· " Fais-le ! hurla soudain Zentile.
Sa violente injonction se poursuivit sur un long hurlement de dément. D'un coup sec porté à la gorge, je mis enfin un terme à ses tourments.