Lecture des livres dont vous êtes le héros
25 Mars 2014
La tête de l'officier zalténite percuta lourdement le sol et son heaume en ogive se détacha sous le choc, révélant une chevelure sombre et huilée. Bien qu'il gisait le visage dans l'herbe, je m'écartai de lui au cas où il me réserverait une mauvaise surprise en simulant le trépas. Mais il ne bougeait plus. J'avais tué le chef des pillards. Sortant de ma torpeur, je ressentis la brûlure des multiples entailles dont j'étais recouvert et qui avaient souillé mes vêtements. Le sang collait ma chemise sur ma peau, une odeur métallique émanait de mes coupures à vif. La nausée me prit et j'inspirai à pleins poumons pour dissiper mon envie de vomir. Des gémissements me poussèrent enfin à me déplacer pour contempler le massacre. Entre les arbres reposaient les dépouilles des combattants qui s'étaient entre-tués. Seuls deux hommes d'Asguenn avaient survécu à la bataille et les épées ensanglantées qu'ils tenaient encore en main prouvaient qu'ils avaient vaincu leurs derniers adversaires. Mais aucun n'était en mesure de célébrer leur victoire.
L'un d'eux était assis contre le tronc d'un frêne et sa jambe droite présentait une terrible blessure, une large plaie par laquelle était visible la blancheur de son tibia. Il avait les yeux clos et son front était baigné de sueurs. Le deuxième villageois s'approchait de moi en titubant, une main passée dans ses longs cheveux rougis. Il souffrait apparemment d'un coup reçu à la tête et des larmes coulaient de ses yeux hagards.
− Quelle chierie, mais quelle chierie… Firlan, Jonas, Karle… ils ont tous crevé. Et lui, qui c'est ? Oh non, Varek ! Il allait se marier à la prochaine lune… Même Siméon y est passé. Je n'ose même pas penser à tous ceux qui se sont fait tuer au village…
Le nom du tavernier m'inspira une bouffée d'angoisse et je me levai pour m'approcher de sa silhouette même s'il n'avait évidemment pas survécu.
Siméon était mort en brave, en héros, pour son idéal de liberté et son refus de se soumettre à la tyrannie des occupants venus du sud. Mais ces louanges seraient bien inutiles à l'heure d’apprendre la mort de son père à Ana. Par-dessus tout, je ne voulais pas être celui qui lui annoncerait la nouvelle.
Le villageois blessé au crâne avait cessé ses lamentations pour se pencher avec moi au-dessus du cadavre de Siméon.
− Tu peux m'aider à ramener Gert ? Il s'est évanoui mais on ne peut pas le laisser comme ça. Il n'y a pas long à faire, pas besoin de lui fabriquer un brancard. A deux, nous devrions pouvoir l'emmener ; suffit juste de faire attention à ne pas laisser traîner sa jambe.
J'acquiesçai et nous entreprîmes de soulever le moribond. En nous approchant d'Asguenn, nous vîmes que les combats avaient cessé et que les villageois en étaient sortis victorieux. Des femmes et des hommes aux visages marqués par le chagrin s'étaient attelés à la macabre tâche de récupérer tous les morts pour les réunir sur la route. Tels de sinistres
corneilles rapportant des brindilles pour augmenter la taille du nid, ils sortaient et rentraient sans relâche des habitations les plus proches pour convoyer les corps immobiles jusqu'au charnier. Les battements de mon coeur s'intensifièrent alors que je recherchais vainement Ana des yeux.