Lecture des livres dont vous êtes le héros
29 Mars 2014
L'avenue que je suivais se termina bientôt sur une place carrée d'où émanait une odeur
infecte. J'étais tombé sur un marché aux bestiaux qui résonnait des bêlements des
moutons parqués, des gloussements des volailles ainsi que des harangues de leurs
propriétaires. Les habitants de Kalfirk s'y pressaient pour monnayer du lait, du beurre, de
la laine brute, des oeufs, voire de la viande ou des spécimens vivants pour les plus
fortunés. La foule ne semblait guère incommodée par la puanteur animale. Quant à moi,
je m'enfuis par une venelle adjacente.
Alors que la clameur du marché diminuait derrière moi, je pus percevoir une musique
étonnante, à la fois grinçante et mélodieuse, comme si plusieurs chasseurs mélomanes
sifflaient de concert dans des appeaux. Intrigué, je traversai le labyrinthe de ruelles en me
guidant à l'oreille, jusqu'à atteindre une nouvelle place plus petite que la précédente. Un
groupe d'hommes âgés y tenait un conciliabule en plein air et chacun d'eux était
accompagné par un enfant d'une dizaine d'années environ. Les drôles n'écoutaient pas la
conversation de leurs aînés mais observaient plutôt le musicien qui m'avait attiré en ce
lieu.
C'était un homme vêtu d'une curieuse jupe en laine qui lui tombait sous les genoux. Le
plus formidable était cependant ce qu'il tenait contre son épaule, une volumineuse
baudruche d'où émergeaient plusieurs tuyaux et qui se gonflait tant que l'homme soufflait
dedans. Le son qui s'en échappait avait quelque chose de fascinant et était si puissant que
je me demandais comment les ancêtres pouvaient s'entendre parler à seulement quelques
pas.
Jamais je n'avais vu de tel instrument auparavant mais je fus bientôt subjugué par
l'émotion qui se dégageait de la mélodie mélancolique, jusqu'à en ressentir des frissons au
sein de mes entrailles. Ce fut donc un miracle si je ressentis la présence de l'importun qui
tentait de subtiliser ma bourse.
Anticipant ma réaction, le voleur esquiva ma main avant que je ne puisse l'agripper par le
col et il s'enfuit à toute allure entre deux maisons décrépies. Sa taille ne dépassait pas
celle des enfants qui m'entouraient mais ses traits étaient dissimulés sous la capuche d'un
manteau trop grand pour lui. Il avait échoué dans sa tentative de larcin mais l'idée de lui
donner une leçon me traversa tout de même l'esprit.
Si Joan se lance à la poursuite du petit détrousseur,
s'il ignore l'incident et continue à écouter encore un peu la musique.