Lecture des livres dont vous êtes le héros
8 Mai 2014
Si le temps des Grands Dragons de Bel Zarath semble aujourd'hui à jamais révolu, l'ombre de leur souvenir continue de planer sur les forêts profondes du grand Royaume de Franzos et hante toujours la mémoire de son peuple. Le peuple de Franzos, dont il est dit qu'il était déjà le maître au temps de l'enfance du monde, quand les dieux marchaient sur la terre. Franzos, terre étrange, terre de mystère, terre de mille légendes... L'une d'entre elles, profondément ancrée dans la tradition populaire, évoque un lieu terrible et merveilleux, la Clairière des Rêves. Elle serait cachée au plus profond de la sombre Forêt des Gémissements, un endroit de sinistre réputation qui s'étend loin au sud, aux confins du Royaume, au-delà des terres habitées. Selon la légende, le corps endormi de Bel Gath, le dernier et le plus puissant des Grands Dragons, reposerait depuis des siècles sous la clairière, lui attribuant le prodigieux pouvoir de donner réalité aux rêves des hommes. Ainsi, quiconque parviendrait jusqu'à la clairière et s'y étendrait pour dormir pourrait, à la faveur de son sommeil, obtenir tout ce qu'il désire le plus ardemment : richesse, connaissance, gloire, pouvoir... s'il est capable de survivre à l'univers de ses propres rêves. Nombreux furent ceux qui au cours des siècles partirent en quête de la Clairière des Rêves. De la plupart, nul n'entendit plus parler. Quant aux rares qui en revinrent, on ne put savoir s'ils avaient vraiment trouvé la clairière et obtenu ce qu'ils y étaient allés chercher, car aucun d'eux ne voulut plus jamais parler de cela et s'empressa de se faire oublier de ses semblables.
Darian le Magicien
Vous êtes un jeune homme de bon aloi, vigoureux et vif d'esprit, du nom de Darian. Fils unique d'un couple de modestes boutiquiers, rien ne semblait vous prédisposer à une existence exceptionnelle jusqu'à ces sombres jours de votre septième année où une terrible épidémie de peste noire s'abattit sur votre province. Frappés parmi les premiers, vos parents furent foudroyés en quelques jours. Par crainte de la contagion, on brûla leur échoppe et leur maison et, bien que la maladie vous ait miraculeusement épargné, on vous chassa du bourg. Contraint à errer par monts et par vaux sans autre moyen d'existence que la mendicité et de menus chapardages, nul ne peut savoir ce qui serait advenu de vous si, quelque temps après, la Providence ne vous avait fait croiser la route d'un voyageur à la longue barbe blanche, qui s'émut de votre triste sort et décida de vous recueillir. Ce généreux vieillard n'était autre que le vénérable Gorfïndalf, Grand Maître Magicien dont la renommée dépassait les frontières du vaste Royaume de Franzos. Au fil des années, tout en vous forgeant une solide éducation, il s'appliqua patiemment à vous enseigner les fondements de son art mystérieux jusqu'à ce jour récent où, dans le secret de son laboratoire encombré de cornues bouillonnantes et de grimoires magiques, il vous confia ces paroles : - Darian, je suis au crépuscule de ma vie et je sens que ma fin est proche. Je quitterai toutefois ce monde sans amertume car j'ai trouvé en toi non seulement le meilleur des fils mais aussi le disciple le plus digne de me succéder. J'accueillerais donc la mort avec sérénité s'il ne me restait un regret, celui de n'avoir pu parvenir à l'ultime aboutissement de mon Art, le Grand Œuvre, la Pierre Philosophale qui permet de changer le plomb en or ! Comme tu le sais, j'ai passé presque chaque instant de ma longue vie à tenter de percer ce fabuleux secret. Comme tant d'autres avant moi, j'ai souvent cru toucher au but, mais à chaque fois j'ai dû reconnaître mon échec. Je ne me sens plus aujourd'hui la force de poursuivre cette quête incessante, et n'aspire plus qu'au repos en ces derniers jours qui me restent à vivre. Aussi te revient-il, Darian, le soin de poursuivre mon œuvre, de traquer cette ultime connaissance. Malheureusement, le peu de temps que nous avons passé l'un près de l'autre ne m'a permis de te transmettre qu'une faible partie de mon savoir. Certes, tu manifestes pour l'Art Magique des dons excellents et un enthousiasme qui réjouissent mon vieux cœur, mais tu n'es encore qu'un apprenti et il te faudra assurément d'interminables années d'études, de peines et d'arides recherches avant de seulement pouvoir approcher du but, sans peut-être jamais y parvenir. C'est la voie que j'ai suivie, et tu peux l'emprunter à ton tour. Toutefois, il en existe une autre, qui passe par la Clairière des Rêves...
Stupéfait d'entendre le sage Gorfindalf évoquer ce qui n'a jamais été pour vous qu'un vague conte populaire, tout juste bon à impressionner les enfants et les âmes simples, vous ne pouvez vous empêcher de lui lancer un regard incrédule, mais il ajoute avec la même impassibilité : - Inutile de me regarder avec ces yeux ronds, Darian, je n'ai pas encore sombré dans la sénilité comme tu sembles soudain le croire. Les plus vieilles légendes reposent bien souvent sur un fond de vérité et je peux t'affirmer avec la plus grande certitude que la clairière est un des plus hauts lieux de Pouvoir de ce monde. Sa magie est telle qu'elle peut abolir la frontière entre le rêve et la réalité et offrir à celui qui la recherche la clé de l'Ultime Connaissance, ou toute autre chose qu'il désire ardemment obtenir. Mais, si elle est plus rapide, cette voie est infiniment plus périlleuse que la première, car la clairière se cache quelque part au plus profond de la ténébreuse Forêt des Gémissements, un endroit maléfique et sauvage, repaire de bêtes féroces et de créatures sans nom. Et celui qui, après avoir déjoué les multiples dangers et embûches de la sombre forêt, parvient enfin à la clairière, doit encore affronter les périls inconnus de l'Univers du Rêve ! Darian, tu es jeune et vigoureux, je connais ta détermination et ton courage et je pense t'avoir enseigné un nombre suffisant d'incantations mineures et de sortilèges majeurs pour pouvoir triompher des situations les plus difficiles que tu pourrais rencontrer dans une telle aventure. Si tu devais réussir, tu deviendrais le plus puissant Magicien de cette terre, et l'éclat de ton triomphe remplirait mes derniers jours de joie et d'allégresse. Mais si, au fond de toi-même, tu ne t'estimes pas prêt à affronter de telles épreuves et préfères emprunter le chemin, plus long mais moins périlleux, de la patience et de l'étude solitaire, n'en aie nulle honte et sache que je n'en t'en ferai jamais aucun reproche. Car, même si je pense aujourd'hui que ce fut une erreur, c'est le choix que je fis moi-même en mon temps. Mais c'est maintenant à toi de choisir la voie que tu devras suivre, Darian. Si tu as le moindre doute, ne brusque pas ta décision et réfléchis aussi longtemps que tu le jugeras nécessaire. Mais cette décision, vous l'aviez d'ores et déjà prise. La perspective de passer le reste de votre existence entre grimoires poussiéreux et cornues bouillonnantes dans de laborieuses et probablement vaines recherches vous paraissait infiniment plus effrayante que tous les périls que vous pourriez rencontrer dans quelque aventure que ce soit - et l'enjeu de celle-ci était si fabuleux que vous vous sentiez prêt, pour la mener à bien, à affronter s'il le fallait une armée de dragons ! Le sort en était jeté, vous étiez décidé à jouer votre destin dans la Clairière des Rêves...
Il y a maintenant plus de vingt jours que vous avez quitté la tour de votre maître et bienfaiteur, et les Monts Al Rackhâm sont maintenant loin derrière vous. Après encore quelques jours de marche solitaire sous un crachin glacial, vous voyez enfin se découper au bord de la route la silhouette délabrée d'une morne bâtisse dont l'enseigne vermoulue s'orne du nom engageant d'auberge de la Fin du Monde. L'établissement est presque désert et votre arrivée sort aussitôt de sa torpeur un gros aubergiste qui s'empresse, tout suant et soufflant, de vous servir un repas détestable, mais chaud, avant de vous conduire à l'étage dans ce qu'il affirme être sa meilleure chambre, un réduit crasseux garni d'une paillasse douteuse. Trop fatigué pour discuter le prix exorbitant qu'il vous en demande, vous l'acceptez et allez vous coucher. Après une bonne nuit de sommeil. (1)