Lecture des livres dont vous êtes le héros
30 Juin 2014
La Cour et le Château de Camelot étaient situés en haut d'une colline dominant la minuscule bourgade de Glastonbury. Comme dans bien d'autres villes similaires à Avalon, les maisons de Glastonbury se groupaient autour de la place du marché. Et, comme bien d'autres places du même genre, la place du marché de Glastonbury s'était organisée autour d'un puits communal.
Ce puits était entouré d'une margelle en pierre sèche, et surmonté d'un toit de chaume soutenu par de robustes piliers de chêne qui servaient également de support à la poulie, à la corde et au seau dont les gens se servaient pour tirer de l'eau. Vers six heures du matin en été (plus tard en hiver, parce qu'à cette heure-là il fait encore nuit), les femmes de Glastonbury se réunissaient autour du puits
pour tirer leur provision d'eau pour la journée et échanger les dernières nouvelles. Les hommes de la ville pendant ce temps-là se prélassaient dans leurs
lits douillets, attendant tranquillement le retour de leurs épouses qui leur prépareraient de délicieux petits déjeuners. Résultat, les femmes de Glastonbury étaient les seules à savoir ce qui se passait dans] le monde, alors que les hommes devaient se contenter des vagues versions expurgées et interprétées que leur communiquaient leurs épouses. Aucun homme ne se rendait jamais au puits le matin, d'une part parce que c'était contraire aux usages, d'autre part, parce que les hommes à cette époque — tout comme maintenant, d'ailleurs — redoutaient les grandes assemblées de femmes.
Mais si aucun homme ordinaire ne s'approchait du puits le matin, un personnage, tout à fait à part il est vrai, hantait fréquemment ses parages. Cet homme était l'Enchanteur Merlin, Druide et Magicien. Et si Merlin se trouvait si souvent aux abords du puits, c'est qu'il vivait dedans, fait connu de bien peu, et certes pas de toutes ces femmes qui n'auraient jamais bavardé aussi librement si elles avaient su que le vieux fou les écoutait peut-être. Merlin, dont les excentricités s'expliquaient par ses origines galloises plutôt que par sa qualité de magicien, possédait plusieurs demeures. Entre autres, une sorte de fortin en bois dans une forêt, une grotte de cristal et un vieux chêne creux frappé par la foudre. Le puits était une acquisition relativement récente, motivée en partie par la création d'un sortilège faiseur de bulles dû à Merlin. Ce sortilège, résultat d'une opération magique spectaculaire, semblait au prime abord inutile. Merlin, cependant, ne manquait pas d'imagination. Et, ayant découvert un procédé pour fabriquer des bulles magiques, un soir à minuit il s'approcha discrètement du puits, et en créa une au fond, de proportions gigantesques ! Il y jeta ensuite quelques meubles, plusieurs Livres de Sorcellerie, divers objets de première nécessité et ut creuset d'alchimiste. Tous ces objets traversèrent la bulle magique sans en affecter sa structure, et allèrent, se déposer sur sa surface inférieure qui reposait au fond du puits.
Après un bref coup d'œil alentour pour s'assurer qu'il n'était pas observé, Merlin se pinça le nez et sauta dans le puits. Il s'enfonça dans l'eau (dont le niveau avait beaucoup monté depuis la création de la bulle), et émergea dans la bulle même. Il alluma aussitôt son creuset qui eut tôt fait de les sécher, lui et ses affaires. Il était maintenant confortablement installé.
En moins d'une semaine, Merlin découvrit que son nouveau logis était au centre d'un réseau d'informations des plus utiles. Tous les matins à six heures, il était réveillé par l'écho des voix féminines, qu'amplifiait l'eau entourant son énorme bulle. Et, s'il fut assez sot tout d'abord pour n'y pas prêter attention, il s'aperçut bien vite, et avec étonnement, que les femmes de Glastonbury savaient absolument tout ce qu'il y avait à savoir dans tous les domaines (y compris, soit dit en passant, sur les relations scabreuses de la reine Guenièvre avec sire Lancelot, ce que les fonctionnaires des Relations Publiques à Camelot s'étaient évertués à passer sous silence). Ce fut ainsi que Merlin apprit l'invasion saxonne et décida, de sa propre initiative, de faire appel à Pip. Car, selon lui, seul ce héros à la réputation considérable pouvait venir à bout de ces barbares.