Lecture des livres dont vous êtes le héros
29 Juin 2014
Vous permettez que je me joigne à vous ? demandez-vous d'un ton dégagé en pénétrant sur le terrain de pogolfit.
Toutes les têtes se tournent dans votre direction. Tous les yeux vous dévisagent avec une expression soupçonneuse. Tous les fronts se plissent de rides désapprobatrices.
Etes-vous prêt à prendre le poste de batteur ? vous demande quelqu'un.
Parfaitement, répondez-vous d'un ton résolu. Toutes les lèvres s'étirent en sourires éblouissants.
Nous avons un batteur !
La nouvelle, qui parait une bonne nouvelle — ce qui ne laisse pas de vous inquiéter —, se transmet tout autour du terrain.
Et juste à temps, remarque le joueur accroupi derrière les trois épées, un homme entre deux âges, avec une moustache tombante et des yeux perçants d'oiseau.
A temps pour quoi ? demandez-vous, votre belle résolution entamée par la morsure d'un premier
Pour jouer contre les visiteurs, précise le joueur.
Les visiteurs?
L'équipe des Ecossais. Nous nous sommes entraînés jusqu'à leur arrivée. Mais, maintenant, ils sont là. Du moins, ils vont être là ; il suffit d'entendre là-bas leurs braillements, et de sentir l'odeur du whisky.
En vérité, vous n'entendez rien du tout et la seule odeur qui vous parvient aux narines est celle d'un feu de tourbe dont la fumée s'élève de la cheminée d'une chaumière. Mais vous ne dites rien, supposant que ces gens savent de quoi ils parlent. Et c'est en effet le cas, car, tandis que vous vous placez derrière les épées, monte un couinement soudain de cornemuses (que ces villageois ignorants ont fort bien pu prendre pour des clameurs lointaines) et, sur le terrain , débouche une forte troupe de robustes gaillards en kilt, les pompons ballottant sur leurs bonnets , les sporrans se balançant à leur ceinture avec une précision militaire, les poignards fichés dans leurs guêtres et brillant au soleil. Tous ces lascars vous donnent franchement froid dans le dos.
Les Ecossais forment un cercle serré au centre du terrain et ôtent gravement leurs bonnets tandis qu'un joueur de cornemuse émet une lamentation prolongée. Une par une, les tètes massives et barbues s'inclinent.
Qu'est-ce qu'ils fabriquent? demandez-vous avec curiosité.
Ils rendent un hommage aux morts, dit le gardien du but aux trois épées d'un ton solennel.
Quelqu'un est mort ? questionnez-vous, intrigué, en cherchant des yeux autour de vous un cercueil.
Pas encore, répond le gardien de but dont le regard évite le vôtre.
Les cornemuses se taisent. « Hogmanay ! (Bonne Année) » rugissent en chœur les visiteurs écossais. Quelques applaudissements polis s'élèvent parmi les jeunes filles maintenant réunies sous un chêne. Là- dessus, le plus grand des visiteurs s'écarte du groupe et marche vers vous. A moins de deux mètres, il s'arrête, fait saillir ses muscles de colosse et déclare :
Machoot, och aye, braw bricht nicht the noo. (Belle nuit, n'est-ce pas ?)
Vous inclinez poliment la tête sans comprendre, mais en supposant qu'il s'agit d'une salutation en gaélique. Il vous rend brièvement votre salut, puis va rejoindre en roulant des épaules plusieurs de ses compagnons qui sont en train de sortir des poches de leurs sporrans les éléments séparés d'une sorte de rondin qu'ils assemblent bout à bout pour composer un véritable tronc d'arbre. Vous considérez avec une appréhension grandissante cette énorme massue au fur et à mesure qu'elle grandit et grossit. Le colosse s'empare alors de cet impressionnant madrier, recule de quelques pas, un instant déséquilibré par son poids, puis, ayant recouvré son assise, il se met à courir vers vous au trot.
Holà ! Une seconde !... protestez-vous, comprenant soudain que le pogolfit comporte certaines règles que nul ne s'est soucié de vous expliquer. Mais il est trop tard, bien trop tard.
Sassenachs ! ! rugit en chœur l'équipe des Ecossais tandis que votre adversaire fait décrire à sa terrifiante massue un large arc de cercle dans votre direction
Surtout ne le quitte pas des yeux, conseille le gardien de but avant de détaler pour se mettre à l'abri. Mais son conseil est bien inutile. Horrifié, fasciné, vous restez sur place, cloué au sol. L'énorme tronc d'arbre descend du ciel, grossissant à vue d'œil, s'abat sur votre crâne et vous enfonce profondément dans le sol meuble, tel un vulgaire piquet de bois.