Lecture des livres dont vous êtes le héros
5 Juin 2014
Tourane trottinait sur son Dragon à la tête de notre petit groupe lorsque soudain il poussa un cri rauque. Un sourire furtif détendit ses traits; son visage semblait recouvert de cuir grossièrement tanné et accusait visiblement les épreuves des semaines précédentes. D'un geste véhément du bras, il désigna quelque chose au loin; la manche de sa large tunique flottait dans le vent brûlant. Puis il caressa la nuque de sa monture et appuya sur un endroit précis pour l'inciter à accélérer le pas. Le Dragon se mit à trotter comme un cheval.
Je finis par me rendre compte, moi aussi, de ce qui avait agité soudain ce guerrier taciturne et imperturbable, originaire des Monts Accra. Une vallée désertique s'ouvrait devant nous, à deux ou trois heures de route seulement. On voyait de loin la cime des palmiers d'Ancopal, oasis de verdure au milieu du désert brûlant.
Rachel, qui me précédait, tourna brusquement la tête vers moi, ce qui déploya une cascade de cheveux noirs comme le jais. Ses yeux sombres au regard insondable se posèrent sur moi, et elle laissa tomber pendant un moment le foulard de soie qui lui protégeait le visage des caresses rugueuses du sable du désert, pour me gratifier d'un sourire. La blancheur de ses dents faisait un contraste fascinant avec la couleur foncée de sa peau. Puis dans un cliquetis de son armure, elle se retourna et éperonna elle aussi sa monture.
Quant à moi, je n'eus pas besoin de stimuler mon Dragon pour qu'il accélère son allure: de sa propre initiative, il se mit au pas de ses compagnons. Je me sentis envahi d'un sentiment de soulagement et de triomphe à la fois, car nous avions déjà accompli la partie la plus dure du chemin. Mais à quel prix! Or, notre véritable mission ne commençait que dans la montagne qui se dressait derrière Ancopal. Nous qui étions les trois seuls survivants de la troupe, arriverions-nous à remplir une mission pour laquelle onze héros avaient pris la route, il y a si longtemps déjà ? Mon euphorie se mit à faiblir rapidement et tandis que le soleil nous brûlait sans pitié et que, devant nos yeux, les palmiers d’Ancopal s'élevaient avec une lenteur désespérante, je revins en pensée au moment où tout avait commencé...
En quête de nouvelles aventures, j'étais arrivé un jour à Zorgan, capitale de la principauté d’Aranie. J'y découvris d'autres héros, et ceci, pour plusieurs raisons bien précises évidemment. La princesse Sybia avait organisé un tournoi réservé aux femmes afin de donner la triomphatrice en mariage à son fils aîné Arcos. Cette combattante valeureuse deviendrait ensuite la nouvelle princesse d'Aranie, au bout de soixante-dix lunes. Elle avait organisé également un autre tournoi, réservé cette fois aux hommes armés d'une épée, dont le vainqueur se verrait attribuer une fonction importante à la Cour, personnellement, je n'étais pas venu à Zorgan pour participer au tournoi. Je me sentais encore beaucoup trop jeune pour renoncer à toute aventure et m'enchaîner à la cour et à ses contraintes. Je n'étais pas le seul à réagir ainsi d'ailleurs. Parmi les héros que j'eus l'occasion de rencontrer dans les cabarets de la ville ou au banquet offert par la Princesse dans son palais, nombreux étaient ceux qui pensaient exactement comme moi. Ce qui nous attirait tous, c'était le brouhaha de la fête avec sa foire à la brocante où, souvent, l'on pouvait acheter, pour un prix modique, des breuvages médicinaux, de la potion de Guérison ou une amulette magique, de bonnes armes et de solides armures. Les jongleurs et les musiciens aussi nous fascinaient, de même évidemment que les hommes de notre trempe. Il arrivait parfois que des baroudeurs chevronnés révèlent à de jeunes héros tout yeux et tout oreilles des trucs susceptibles un jour ou l'autre de leur sauver la vie dans une situation critique ou bien leur apprennent une passe d'arme insolite. Souvent aussi, on entendait parler de monstres dangereux et de trésors à découvrir. Il se formait alors des groupes de héros décidés à participer ensemble à une aventure.
Effectivement, je ne tardai pas à me lier d'amitié avec Rachel, la fille d'un métayer de la lointaine Al'Anfa, qui s'était sauvée de chez elle. Et, peu de temps après, nous faisions partie d'une troupe joyeuse formée d'une quinzaine de jeunes gens et de quelques vétérans en quête d'aventure. On commença aussitôt à ébaucher l'aventure commune, d'autant plus que Tourane, qui faisait déjà partie du groupe à l'époque, possédait une carte indiquant l'emplacement d'un trésor fabuleux, qu'il avait dérobée à un pirate. Ce trésor était enfoui à l'intérieur d'un temple noyé sous les eaux et dédié à une mystérieuse déesse des Serpents, dans les Monts de la Mousson. Mais nous nous contentâmes à ce moment-là d'échafauder des plans comme par jeu, car nous n'avions vraiment pas le temps d'établir un projet sérieux, au milieu de toutes les festivités. Nous nous rattraperions après le banquet de clôture de la fête de Sybia.
Finalement, ce fut Irma, une amazone des Hauts de Baluk, qui gagna le tournoi et devint donc l'épouse du chétif Arcos. En voyant venir à lui sa blonde fiancée aux muscles puissants, Arcos eut un regard apeuré, et il ne put cacher son embarras lorsqu'elle s'approcha de lui et le serra dans ses gros bras en souriant. Puis commencèrent les festivités que tout le monde attendait avec impatience depuis des semaines, voire des mois. La princesse Sybia avait vraiment bien fait les choses. Les tables se chargèrent de montagnes de viande, soixante-dix bœufs, cent porcs, soixante agneaux, ainsi que d'innombrables poulets, canards et oies, accompagnés de plats variés tous plus délicieux les uns que les autres. On vida une multitude de tonneaux de bière et de vin. La fête dura trois jours et trois nuits, et seuls les plus vaillants buveurs purent résister jusqu'à la fin de ces orgies. Sans parler des bagarres qui firent de nombreuses victimes plus ou moins meurtries.
Les festivités se terminèrent d'une façon brutale et si impressionnante que bien des participants en furent dégrisés d'un seul coup. Cela se passa du reste quelques heures avant le moment prévu au programme. Les récits que l'on fit après coup de ces événements sont extrêmement variés. Certains ont prétendu avoir reconnu des Démons ou même le dieu de la Mort, Visar. D'autres parlèrent d'êtres lumineux, d'une beauté suprême, qui portaient une coupe magique. D'autres encore virent apparaître Rondra, la déesse du Tonnerre, qui frappa l'air de son épée avec fureur. C'est pourquoi-je me limiterai à raconter ce que j'ai vu moi-même et qui peut être confirmé par tous les autres. D'ailleurs on en trouve encore les traces aujourd'hui quand on visite la salle des fêtes du palais de Zorgan. Il y eut un violent coup de tonnerre qui figea littéralement toutes les personnes présentes, puis un flot de lumière ardente embrasa le mur Nord du palais. Je fus obligé de détourner le regard car mes yeux se mirent à brûler comme le feu. Pourtant l'apparition ne dura pas plus longtemps qu'il ne faut à un buveur de bière pour prendre une grande gorgée dans sa chope. Après cela, tout le monde se frotta les yeux, essayant d'y voir quelque chose dans la vaste salle qui paraissait plongée dans l'obscurité malgré les centaines de flambeaux, de chandelles et de lampes à huile allumés. Une odeur étrange planait dans l'air. Le mur Nord parut encore embrasé quelque temps, puis il finit par s'assombrir à son tour. On vit alors de la fumée s'élever et de minces filets de roche liquéfiée glisser vers le bas et se figer aussitôt.
Une partie du mur Nord avait fondu sur une épaisseur de quatre à cinq centimètres et semblait à présent revêtu d'une couche de vernis, traversé de sillons plus ou moins profonds. Pour finir, on distingua nettement quelque chose qui ressemblait à une inscription, mais dans une écriture inconnue de tous.
Les Magiciens de Zorgan furent incapables de déchiffrer cette écriture étrange et plus d'un spectateur finit même par se demander s'il s'agissait vraiment d'une écriture. Néanmoins, la princesse Sybia envoya des messagers à Festum pour prier le grand Magicien Racorium de venir à Zorgan. Sybia eut heureusement l'excellente idée de leur confier une copie de ces signes qui fascinèrent aussitôt Racorium. Il crut même reconnaître une écriture extrêmement ancienne, perdue dans la nuit des temps. Malgré tout, il tint à rester à Festum ; c'était le seul endroit, dit-il, où il avait sous la main tous les documents nécessaires à l'étude de cette inscription. Par ailleurs, étant donné son grand âge, il craignait les rigueurs du voyage. Deux bonnes lunes s'écoulèrent encore après le banquet et l'apparition quand, enfin, deux messagers revinrent de Festum et transmirent à la princesse Sybia un parchemin couvert d'une écriture serrée, de la part du Magicien.
Racorium avait déchiffré les signes mystérieux. Il s'agissait d'une inscription secrète en hiéroglyphes, que les corporations de Magiciens utilisaient couramment avant l'époque de la Guerre des Magiciens. Voici la transcription de ce texte :
FAITES QUELQUE CHOSE SINON S'ACCOMPLIRA LA MALÉDICTION DE BORBARAD APPORTANT LA MORT ET UNE AFFREUSE MISÈRE SUR ZHÉTA ET ORON
Oron, expliquait Racorium dans son parchemin, était le nom ancien du territoire aranien ; et Zhéta devait être la région de l'actuel désert de Khom. Je donne ici un bref résumé de tous les détails fournis par Racorium. Il avait analysé à fond l'allusion faite au nom de Borbarad et avait fini par trouver quelque chose dans les archives poussiéreuses de Festum. Borbarad avait vécu quatre cents ans auparavant, à une époque que l'on appelle aujourd'hui l'ère des Magiciens. Si l'on en croit les quelques témoignages écrits sur son activité, il était l'un des Magiciens les plus puissants de cette époque, spécialiste de la magie noire et doué de pouvoirs qu'aucun Magicien d'Aventurie ne possède plus actuellement. Mais ses horribles pratiques magiques et sa soif inextinguible de pouvoir finirent par inciter ses confrères à se rassembler pour essayer de le remettre à sa place et de l'anéantir.
Borbarad se moquait de ses ennemis mais, en fin de compte, il fut vaincu au cours d'un violent duel entre Magiciens. On dit que c'est Rohan lui-même, le Magicien légendaire d'Aventurie, qui triompha du terrible Borbarad, en faisant fondre, grâce à un procédé magique, les murs extérieurs de la Tour d'où il lançait son poison sur le monde. Borbarad et les siens périrent dans la coulée de lave, et Rohan décréta que le nom de Borbarad devait être rayé à tout jamais des annales de l'Aventurie.
Avant sa mort, Borbarad avait pris le temps de lancer une terrible malédiction qui fit frissonner tout le pays, y compris Rohan. Celui-ci, faisant preuve de sagesse et de prévoyance, établit une relation des événements et la mit en lieu sûr. Seuls les Magiciens pouvaient en comprendre le texte qui tomba dans l'oubli jusqu'à ce qu'il fût parvenu entre les mains de Racorium. Malheureusement, le temps avait rongé les documents; ils n'étaient plus au complet de sorte que Racorium ne put expliquer le contenu de la malédiction. Mais il réussit à localiser l'endroit où s'élevait l'ancienne Tour de Borbarad : sur un rocher isolé au milieu du désert de Gori, que les indigènes avaient baptisé le Sans-Nom. De toute évidence, la source du mal dont parlait l'écriture de feu ne pouvait se trouver que dans ce roc. Mais qui avait apporté le message à Zorgan ? Qui était capable de faire une chose pareille ? Ne s'agirait-il pas, par hasard, d'un piège tendu par Borbarad lui-même pour affirmer son pouvoir au-delà du Temps et de l'Espace ? Personne ne pouvait répondre à ces questions.
Nous avons atteint l'oasis à la tombée de la nuit et mis nos Dragons au repos. Tout le secteur situé entre Ancopal et le Sans-Nom était troué de cratères et de canaux, et miné par des galeries souterraines datant de la nuit des temps. Nos pesants colosses risquaient à tout instant de s'enfoncer dans un trou, après quoi ils ne nous seraient plus d'aucune utilité. Il valait donc mieux les laisser sur place: ils auraient tout loisir de brouter l'herbe grasse de l'oasis et de se reposer jusqu'à ce que nous les retrouvions sur le chemin du retour. Le Sans-Nom n'était plus qu'à une journée de marche de l'oasis, aussi n'hésitâmes-nous pas longtemps à nous séparer de nos montures. Le seul véritable inconvénient, c'est que nous étions obligés de porter nous-mêmes notre matériel.
On pouvait déjà distinguer la silhouette menaçante du Sans-Nom à l'horizon. Il dressait son cône tronqué vers le ciel, sous le disque ardent du soleil couchant, et semblait nous attendre.
Nous avons établi notre camp dans une combe protégée des regards curieux par des arbres et des buissons. Trop fatigués pour discuter encore longtemps des aventures qui nous attendaient, nous avons juste pris le temps d'improviser un repas succinct composé de galettes de pain et de saucisson sec, avant de nous étendre pour dormir. Seul Tourane dut patienter encore un peu, car il s'était chargé de la première garde.
Malgré ma fatigue, je ne parvins pas à m'endormir tout de suite. Mes pensées ne cessaient de vagabonder vers Zorgan et cette inscription apparue en lettres de feu sur le mur...
A l'époque, nous nous étions tous rendu compte immédiatement que cet événement engendrerait des aventures fantastiques. Tout d'abord, nous avions renoncé à rechercher sur-le-champ le trésor des pirates de Tourane pour voir ce qui allait se passer. Quelques-uns d'entre nous, il est vrai, n'eurent pas la patience d'attendre le déchiffrage de l'inscription. Ils expliquèrent tout simplement qu'ils devaient remédier sans tarder à la maigreur pathologique de leur porte-monnaie, et partirent en quête de nouvelles aventures. En fin de compte, notre groupe se réduisit à onze personnes.
Comme il fallait s'y attendre, la princesse Sybia décida de faire appel aux héros d'Aventurie ; elle leur demanda de partir à la recherche de l'ancienne Tour de Borbarad, le Sans-Nom, et d'affronter avec courage les risques et les dangers. Nous qui avions patienté sur les lieux mêmes de l'apparition, nous fûmes les premiers à répondre à cet appel. D'autres nous suivraient, du moins si nous échouions dans notre mission. A notre grande déception, Sybia n'offrit que cent pièces d'or de récompense à ceux qui arriveraient à neutraliser la malédiction. Ou bien elle n'avait qu'une vague idée du danger qui nous menaçait tous, ou bien la fête somptueuse qu'elle venait de donner avait tellement vidé les coffres princiers qu'elle n'avait pas les moyens de se montrer plus généreuse. Mais nous nous étions consolés avec la perspective de pouvoir nous dédommager sur les trésors de Borbarad.
Nous avons donc pris le départ par un jour de grisaille, sous un ciel lourd de nuages noirs, après avoir complété notre équipement. Au début, nous étions à cheval et, à l'entrée du désert, nous avons échangé nos montures contre des Dragons sellés.
Notre expédition n'était pas placée sous une bonne étoile. Dès la première semaine, Malus, un ancien pêcheur originaire des îles situées en face de la côte, mourut des suites d'une morsure de serpent. Trois jours plus tard, un rocher se détacha sous les pas de la grosse Mimm, qui était tenancière de bordel à Festum avant de se découvrir une passion pour l'aventure. Le rocher faisait partie des brisants de Tchenn. Mimm fit une chute de plusieurs centaines de mètres dans les profondeurs.
Agur, le marin qui était venu nous rejoindre en compagnie d'une femme-soldat, Doradore, tomba amoureux de Foriana, l'amazone. Doradore les prit en flagrant délit. Folle de rage, elle poignarda Agur et s'attaqua ensuite à Foriana. Ce fut son ultime combat, mais l'amazone ne s'en tira pas sans dommages. Nous fûmes obligés de l'abandonner dans un petit village, au bord du chemin, pour qu'elle puisse soigner ses blessures.
Shuk le costaud, Frère Timo, de l'ordre de Praïos, et Petasharo, un jeune homme souple comme une liane et qui était aussi rusé qu'un chat lorsqu'il s'agissait de se glisser furtivement vers l'ennemi, surprirent des bandits dans leur cachette. Ils se battirent comme des lions, mais leurs âmes quittèrent l'Aventurie avant que nous, les trois rescapés, n'ayons pu voler à leur secours et disperser les ennemis.
Shuk, Timo, Petasharo, Foriana, Doradore, Agur, la grosse Mimm, Malus... Tourane, Rachel et moi-même... Les visages des morts et des vivants se fondirent en une masse informe qui dansait sous mes yeux, et je finis par m'écrouler dans les bras de Visar...
Tout d'un coup, un cri affreux me rappela brutalement à la réalité. Je n'aurais su dire si j'avais dormi quelques minutes seulement ou plusieurs heures. En une seconde, je repris pleinement mes esprits, sautai à bas de ma couche et saisis mon épée, juste à temps pour parer un coup de sabre ébréché qui, sans nul doute, m'aurait achevé. Sans la moindre transition, je dus affronter trois Orques qui bondissaient sur moi en brandissant leur sabre comme des sauvages. Deux lumignons rougeâtres apportés par les monstres et déposés à proximité du champ de bataille éclairaient ce combat d'une lumière spectrale. Je réussis à atteindre l'un des Orques qui se retira en hurlant. Bref répit qui me permit de reprendre mon souffle et de jeter un coup d'œil sur mes compagnons de voyage. J'aperçus alors une silhouette recroquevillée sur le sol. Mon cœur cessa de battre. Deux Orques étaient penchés sur la jolie Rachel qui, manifestement, ne pouvait plus se défendre. L'un d'eux arracha un poignard du corps de ma vaillante compagne et l'essuya à sa tunique. Avec une fureur impitoyable et la force soudaine d'un guerrier sauvage, je balayai les épées des ennemis qui me talonnaient et me jetai sur les assassins. Je ne leur laissai aucune chance de s'en tirer et vengeai leur abominable forfait. Mais cela ne rendit pas la vie à Rachel.
Cependant, c'est cette fureur sauvage qui me sauva la vie. Les Orques, qui devaient bien être sept ou huit, commencèrent par esquiver d'une façon plus ou moins maladroite mon épée tourbillonnante, puis ils se retirèrent d'un air hésitant, et enfin, pris de panique, ils firent demi-tour et se sauvèrent à toute allure. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, ils avaient disparu, comme engloutis par la terre. Décontenancé, je jetai un regard circulaire sur le champ de bataille. Puis je m'approchai de Rachel, en espérant contre tout espoir que j'avais été le jouet d'une illusion. Mais Rachel était bien morte, et d'une mort atroce: le corps percé d'innombrables blessures, elle avait perdu tout son sang. Morte, définitivement morte. J'avais envie de hurler.
C'est alors que je découvris Tourane, couché au milieu des nombreux ennemis qu'il avait tués, l'épée serrée dans sa main ensanglantée. Il vivait encore. Je m'approchai de lui et tombai à genoux. Il me lança un regard triste, presque éteint déjà, et murmura :
-Maintenant, à toi d'y aller tout seul. Tu n'as pas le droit d'abandonner !
Ce furent ses derniers mots; il rendit l'âme aussitôt. Je savais parfaitement que je n'étais pas débarrassé des Orques pour toujours. Une fois remis de leur surprise, ils reviendraient, sans doute avec du renfort. Cette fois-ci, ils ne se laisseraient pas intimider par un adversaire unique. L'esprit vide et les yeux noyés de larmes, j'enterrai mes amis, réunis tout le matériel qui me paraissait nécessaire et que j'étais capable de porter et je m'enfonçai d'un pas lourd dans le désert encore plongé dans la nuit noire, en direction du Sans-Nom. Pendant de longues heures, je demeurai comme étourdi; seule ma volonté me poussait vers l'avant. Au moment où l'aube parut, je revins lentement à la réalité. Jusqu'à présent, mon ange gardien m'avait sans doute protégé des malices de ce sol percé de trous. Néanmoins, maintenant, je redoublai de prudence.
Il m'arriva parfois d'entendre des raclements et des bruits de pas presque inaudibles, et d'apercevoir des silhouettes furtives dans le lointain. De toute évidence, les Orques étaient sur mes talons. Ils avaient l'avantage sur moi, car le terrain leur était familier. Ils évoluaient à l'aise dans tout ce dédale de galeries et ne se découvraient que rarement. Peut-être m'avaient-ils déjà dépassé sous terre.
Je n'en continuai pas moins à aller droit devant moi, me contentant d'accélérer encore le pas. Enfin, vers la fin de l'après-midi, je vis se dresser devant moi le Sans-Nom. Au premier coup d'œil, je n'aurais jamais pu croire que cette montagne abrupte de cent mètres de hauteur, dressée au milieu d'un désert aride, avait jadis été construite par les hommes. J'enregistrai un détail étonnant: certaines parties de la surface du rocher semblaient couvertes d'une couche de vernis, tandis que d'autres étaient déjà rongées par les intempéries. En somme, c'était un tronc de cône abrupt, qui aurait aussi bien pu être une création de la nature elle-même. Cependant, je ne tardai pas à découvrir les restes d'un escalier extérieur qui montait en spirale jusqu'au sommet horizontal de l'ancienne Tour. L'escalier était en très mauvais état, mais il devait être possible de vaincre les passages en ruine avec une corde, des pitons et un peu de chance...
Inutile de perdre du temps à réfléchir. Je n'avais pas le choix. Je me mis aussitôt à monter les marches, et je vins à bout de toutes les difficultés... encore que ma vie ait tenu plus d'une fois à un fil. Ainsi, par exemple, dans ce passage à la surface polie, sans la moindre prise, si mon pied n'avait pas rencontré une petite fente au dernier moment, je risquais de glisser jusqu'en bas. Ou bien à l'endroit où un des pitons qui maintenaient ma corde commença à se détacher... Sans oublier les Orques qui me poursuivaient, des Orques particulièrement forts qui n'attendaient que le moment où je commettrais une faute.
A présent, je suis debout sur la plate-forme du Sans- Nom et je distingue parfaitement les restes de l'ancienne Tour du Magicien. Devant moi s'ouvre un trou sombre avec un escalier raide qui descend dans l'intérieur du bloc rocheux. De nouveau j'entends les pas et le souffle des Orques qui peuvent apparaître à tout moment sur le bord de la plate-forme. Qu'est- ce que j'attends encore ? Le secret de Borbarad est là à portée de ma main. J'allume un flambeau, je saisis mon arme, et je me mets à descendre l'escalier intérieur...
Bien entendu, vous avez identifié depuis longtemps la personne qui vient de vous raconter son histoire. Le narrateur n'est autre que vous-même ! Vous, qui êtes le seul, ou la seule, à avoir atteint le but et sur qui reposent tous les espoirs de l'Aventurie, en particulier de la principauté d'Aranie. Il va de soi que nous ne savons pas qui vous êtes ni quel citoyen d'Aventurie vous incarnez. Peut-être ne le savez- vous pas encore vous-même non plus. Si c'est la première fois que vous venez en Aventurie, le pays de l'œil Noir, le moment est venu pour vous de suivre les indications données dans le Livre des Règles n°1 pour créer votre personnage. Mais peut-être aussi êtes-vous un vétéran, déjà sorti vainqueur d'autres aventures. De toute façon, qui que vous soyez, vous êtes le bienvenu en Aventurie.
Si vous avez suivi avec attention toute cette histoire, vous savez que vous avez la possibilité de vous pro- curer tout le matériel nécessaire à Zorgan même.
Nous allons maintenant faire un bref retour en arrière, jusqu'à l'époque précédant le départ de Zorgan, pour que vous puissiez acheter tout ce matériel, dans la mesure où votre porte-monnaie vous le permet. Et ensuite... ensuite, jetez-vous dans l'Aventure ! Vous avez devant vous l'escalier; derrière vous arrivent quatre Orques qui n'ont pas du tout apprécié la manière arrogante dont vous vous êtes présenté dans l'oasis d'Ancopal.