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La réunion du lundi de la Table Ronde

La réunion du lundi de la Table Ronde

les réunions du lundi de la Table Ronde manquaient de prestige et d'éclat. La faute en était nu week-end. A moins que ne se déroulât une guerre ou que la saison ne favorisât le pullulement des dragons, la plupart des Chevaliers partaient en week-end. Toutes les quêtes (les plus urgentes exceptées) étaient tranquillement ajournées. Des billets étaient envoyés aux demoiselles en détresse, leur conseillant île prendre leur mal en patience. Les torts qui n'avaient pu être redressés avant le vendredi soir étaient placés en tête de liste prioritaire pour les pre­mières heures du lundi suivant. Car le week-end était réservé aux Loisirs.

Tel était du moins le nom que donnaient les Cheva­liers à leurs divers passe-temps. Des êtres humains normaux les auraient appelés autrement mais les êtres humains normaux n'avaient pas grand-chose à dire à propos des affaires du Royaume au temps du roi Arthur. Le Roi seul décidait de tout, et les Che­valiers n'avaient qu'à obéir. Chasse, joutes, festins, beuveries, telles étaient les occupations desdits Che­valiers pendant le week-end. De ces loisirs variés, les plus dangereux étaient, de loin, les festins et les beuveries. Pour les chasses ou les joutes, on s'équipait en général de pied en cap, et votre armure vous protégeait aussi bien des défenses des sangliers que des lances des adversaires. Mais le samedi soir, si vous sortiez pour ripailler, faire bom­bance et boire tout votre saoul, il était tout à fait incongru de porter une armure. Vous revêtiez, au contraire, votre meilleure tunique de lin, des hauts-de-chausses propres, de belles bottes neuves et vous chevauchiez à bride abattue jusqu'à la taverne la plus proche où vous mangiez et buviez comme un trou jusqu'à ce que la fille du propriétaire vous mît à la porte.

Le propriétaire lui-même ne pouvait pas vous jeter dehors, bien entendu, car étant Chevalier vous apparteniez à la noblesse, et le tavernier, manant de son état, appartenait au peuple. Mais au temps de la chevalerie, aucun Chevalier n'aurait songé à s'op­poser à la requête d'une aimable demoiselle, si bien que les patrons de taverne n'hésitaient pas à faire signe d'un clin d'œil à leurs filles qui vous attra­paient par le bout de l'oreille, et vous vous retrou­viez séance tenante dehors, sous une pluie battante. Comme vous pouvez vous en douter, quiconque passe un week-end en ripailles et en beuveries n'a guère de chances de se réveiller en pleine forme le lundi matin. Ce qui explique pourquoi, le lundi matin précisément, les réunions qui avaient lieu autour de la Table Ronde étaient si mornes. Et tout d'abord, personne n'était à l'heure. Le roi Arthur pénétrait dans l'énorme salle de réunion à dix heures précises et constatait que la seule personne présente était le maître-frotteur chargé d'en­tretenir le lustrage parfait du plateau de la table. Ne sachant trop quoi faire, le Roi faisait mine de vérifier le poli de sa table astiquée de frais. Le meu­ble était, en vérité, un chef-d'œuvre d'ébénisterie. Le bâti principal de la table était naturellement en chêne mais des marqueteries d'acajou la divisaient en douze segments égaux, chacun marqué d'un signe du zodiaque — Bélier, Taureau, Gémeaux et ainsi de suite jusqu'au Verseau. L'idée première — conçue par ce vieux fou de Merlin, faut-il le dire — était qu'Arthur choisirait douze Chevaliers triés sur le volet, chacun porteur d'un signe différent, et qu'ainsi serait assuré l'équilibre astrologique. Mais, dans les faits, jamais le système n'avait fonctionné. Avant qu'Arthur eût institué la Chevalerie, l'atmos­phère, à Camelot, avait été passablement agitée. La moitié des chevaliers du royaume ne savaient donc pas trop où ils étaient nés — et encore moins à quelle date — si bien que les calculs astrologiques permet­tant d'établir leurs signes étaient pratiquement impossibles, même pour un expert chevronné comme Merlin. De plus, la Table Ronde avait acquis une telle popularité que, de toute évidence, le nombre de ses membres n'allait pas s'arrêter à douze. Ce qui fut le cas. Chaque fois que l'assistance était nombreuse (rarement le lundi matin pour dire la vérité), les Chevaliers s'asseyaient où bon leur semblait, serrés comme des sardines tout autour de la table.

Mais en ce lundi matin, la situation était toute diffé­rente . Cinq bonnes minutes allaient encore s'écouler avant que l'horloge romaine à eau n'annonçât dix heures, et déjà la salle de la Table Ronde était pleine à craquer. Le Roi se trouvait là, bien sûr, ainsi que tous les Chevaliers d'importance — Lancelot, Galaad, Bedevere, Mordred et même Pellinore qui, de mémoire de preux, n'avait jamais assisté à une réunion du lundi de la Table Ronde et qui, en outre, n'était jamais arrivé à l'heure à aucune. L'explication de cette affluence était simple : un évè­nement d'une particulière gravité venait de se produire.

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