Lecture des livres dont vous êtes le héros
27 Juin 2014
Il arrivait toujours des catastrophes lorsqu'il pleuvait en août. En particulier pendant la première quinzaine du mois. Les vieux du pays levaient alors les yeux vers le ciel plombé, et marmonnaient d'un air sombre : « Pluie en août, la première semaine, temps troublé pendant l'année prochaine ». Et ceux qui d'aventure, les avaient entendus ne pouvaient s'empêcher de terminer cette vieille maxime : « S'il pleut toujours la deuxième semaine, la paix ne sera plus qu'espérance lointaine. » Eh bien, il avait effectivement plu durant la première semaine d'août de l'année précédente. Et pendant la deuxième et la troisième semaine, d'ailleurs. En fait, la pluie ne cessa de tomber pendant une bonne partie du mois de septembre, à tel point que tout le monde en avait par-dessus la tête d'entendre les vieux marmonner d’un air sombre dans leur barbe. Chacun était en outre d'une grande nervosité. Car un temps humide en cette saison était propice à la naissance des dragons et, par conséquent, à une prolifération catastrophique de ces cracheurs de feu, lorsqu'ils atteindraient leur maturité l'année suivante. Les Chevaliers de la Table Ronde s'employaient de leur mieux à exterminer ces créatures malfaisantes, mais ils n'étaient pas suffisamment nombreux pour suffire à la tâche. Les Dragons se déchaînaient donc avec fureur, incendiant les toits de chaume, dévorant les troupeaux, terrorisant des villages entiers, enlevant les jeunes filles.
Mais ce n'était pas tout. Au cours de ce même mois d'août, des présages étaient apparus. Du moins, les vieux du pays, encore eux, l'affirmaient-ils. Ainsi, la foudre avait frappé par deux fois le chêne du Druide, sur le terrain communal de Glastonbury au cours d'un orage particulièrement violent. « Tout le monde sait que la foudre ne frappe jamais deux fois au même endroit », marmonnaient les vieux du pays d'un air sombre. « C'est un présage, pas d'erreur. »
E puis, il y eut l'histoire du fossoyeur qui avait réussi l'exploit de s'enterrer lui-même dans la tombe qu'il était en train de creuser. Lorsque le cortège funéraire arriva avec le cercueil, il n'y avait pas de fosse bien délimitée. Il y avait seulement un léger
affaissement empli de terre meuble sous laquelle reposait l'infortuné fossoyeur, maintenant aussi mort que ses anciens clients. L'enquête conclut à l'accident, un glissement de terrain provoqué par les pluies persistantes. Mais cette explication était loin de satisfaire les vieux du pays. " Le vieux Silas n'aurait jamais commis une erreur pareille », marmonnaient-ils d'un air sombre, parlant du défunt fossoyeur. « C'est un présage, pas d'erreur. » Ainsi se poursuivit le pluvieux mois d'août. Une énorme météorite creusa un profond sillon dans la prairie du fermier Gabriel et tua cinq de ses moutons. Un veau à deux têtes naquit dans le troupeau qui fournissait en lait les moines d'Abbey. Le faucon favori du roi Arthur se libéra de sa longe pour s'envoler en direction du sud, et on ne le revit plus jamais.
Et, pour une fois, il s'avéra que les vieux avaient parfaitement raison. L'année suivante fut absolument catastrophique. De jeunes et vigoureux Dragons surgissaient dans tout le royaume, une nouvelle génération apparaissant aussi vite que les Chevaliers débordés réussissaient à se débarrasser des vieux. Mais là n'était pas le pire. Ce pullulement de Dragons pouvait facilement s'expliquer, puisque le mois d'août pluvieux avait favorisé leur reproduction. Mais les présages semblaient indiquer autre chose. Les vieux attendaient patiemment, en hochant la tête d'un air sombre chaque fois qu'étaient signalés de nouveaux ravages provoqués par les Dragons... « Le pire est encore à venir, disaient-ils. C'est tout vu ! »
Le pire survint en juin, par une journée sans nuages annonciatrice d'un été long et sec. Le matin de ce jour-là, un chariot, arborant sur ses flancs un blason ecclésiastique, arriva à grand bruit et à l'improviste aux portes de Camelot, avec une précipitation bien peu sacerdotale, et il en surgit, exigeant une audience immédiate du Roi, un imposant envoyé de Son Éminence l'archevêque de Canterbury. Il fut aussitôt reçu ; cela va sans dire, et bien qu'il eut tendance à se montrer pompeux, il réussit à capter l'attention du roi Arthur dés les premiers mots qu'il prononça. Ces mots étaient les suivants : « Votre Majesté, un Dragon de Bronze s'est évadé de l"Enfer ».
Ce qui, bien entendu, ne correspondait pas vraiment à La vérité. Les Dragons de Bronze sont extrêmement rares à Avalon, (et partout ailleurs, entre nous) et leurs origines étaient l'objet d'une controverse considérable. Les gens d'Église, de façon générale, les croyaient engendrés dans l'Enfer même, et ils affirmaient, d'un ton dogmatique, chaque fois que le sujet était abordé dans une conversation. Mais l'origine infernale des Dragons de Bronze n'avait jamais été prouvée de façon satisfaisante et un courant d'opinion soutenait que ces monstres provenaient d'ailleurs. La vérité, c'était que personne n'était bien fixé là-dessus. (Pas même les vieux du pays qui croyaient tout savoir.). Ce que nul n'ignorait en revanche, c'était que les Dragons de Bronze étaient une espèce particulièrement redoutable. Un mot sur les Dragons en général ne serait peut- être pas superflu ici, car peu de gens sont familiarisés avec cette race. Le Dragon banal (celui qui se reproduit en août s'il pleut) est un reptile à la peau grisâtre. couvert d'écailles, avec une crête sur le dos, qui pèse dans les six tonnes et peut atteindre une longueur de cinq mètres. Il en existe deux espèces principales : ceux qui se meuvent sur quatre pattes et dont les doigts sont griffus, et ceux qui se déplacent surtout sur leurs deux pattes arrière, se servant de leurs deux pattes avant, plus courtes,
comme de bras. Ces derniers, qui sont en général plus intelligents, n'ont de griffes qu'aux pattes arrière. Leurs pattes avant sont devenues en quelque sorte des mains.
Les deux espèces sont agressives, féroces, et extrêmement difficiles à tuer, leurs épaisses écailles leur tenant lieu d'armure naturelle. Toutes deux sont carnivores ce qui explique les disparitions de bétail et, probablement, les enlèvements de jeunes filles. Et toutes deux ont en commun une étrange habitude : consommer des feuilles de châtaignier durant les soixante-quinze minutes qui suivent le lever du soleil. Ce goût pour les feuilles de châtaignier n'a rien à voir avec la faim. Les feuilles consommées à cette heure-là ne suivent pas les voies digestives normales (qui s'ouvrent deux heures seulement après que le reptile soit endormi), mais descendent dans un deuxième estomac, disposé un peu en avant et un peu plus bas que celui dans lequel est digérée la nourriture. Là, dans ce deuxième estomac, les feuilles se transforment en une couche d'humus qui, sous l'effet de la chaleur corporelle du Dragon, émet de grandes quantités de méthane. Le méthane, comme vous le savez sans doute, est extrêmement inflammable. Ce que vous ignorez peut-être, c'est que lorsque le Dragon a atteint l'âge de quatre mois, ses crocs supérieurs se hérissent de protubérances cristallines tandis qu'une mince couche métallique recouvre ses crocs inférieurs. Résultat de ces modifications : lorsque le Dragon claque violemment des mâchoires, une étincelle jaillit. Cette étincelle met le feu au jet presque continu de méthane qui émane du deuxième estomac, produisant le souffle enflammé du Dragon, si caractéristique de l'espèce.
Bref, les Dragons sont des créatures tout à fait redoutables. Mais comparés au Dragon de Bronze, les Dragons ordinaires font figure de petits chats. Dans toute l'histoire de l'humanité, cinq apparitions seulement de Dragons de Bronze ont été reconnues véridiques : deux en Asie, une en Europe, une en Espagne et une qui survint à Londinium avant le départ des Romains. Dans chacun des cas, les ravages furent considérables. Les trois quarts de Londinium furent démolis ou détruits par le feu, et dix-sept des meilleures légions romaines complètement Anéanties avant que le monstre n'avalât tout le stock de bière d'une brasserie. Complètement ivre, il tomba dans la Tamise et s'y noya.
Si l'histoire du Dragon ordinaire est relativement bien connue, personne n'a la moindre idée de l'origine des Dragons de Bronze, ni des lois qui président à leurs brusques apparitions, ni de la façon de se débarrasser d'eux quand, effectivement, ils sont là. En règle générale, un Dragon de Bronze surgit comme par enchantement, se déchaîne pendant plusieurs mois ou plusieurs années, puis disparaît tout simplement. (Le trépas par noyade du Dragon de Londinium fut tout à fait exceptionnel.) Nul n'a jamais réussi à en tuer un, qu'il fût noble ou roturier. Cet échec retentissant s'explique en partie par le fait que les Dragons de Bronze, d'après certaines indications, disposeraient d'un pouvoir magique. Rien d'étonnant donc à ce que l'Église les considère comme créatures échappées de l'Enfer.
Sur quoi, les divers conflits qui couvaient à la cour explosèrent au grand jour, et tout le monde se mit à parler en même temps, à défaillir, à crier, à courir en tous sens, bref à réagir de mille façons à la nouvelle. Ce fut l'affolement. Le roi Arthur dut attendre que
l'ordre fut restauré avant de pouvoir entendre la suite de l'histoire.
pour commencer, aucun doute n'était permis : le monstre était bel et bien un Dragon de Bronze. Bien que rare, c'était une espèce parfaitement reconnaissable.
Tout d'abord, ils atteignent deux fois la taille d'un Dragon ordinaire, et même plus, et leur couleurs loin d'être grise, est d'un bronze métallique, luisant et étincelant sous le soleil. Sans parler de leur pouvoir magique. De façon générale, on attribue aux Dragons de Bronze toutes sortes de prodiges, y compris la faculté de parler. Personne n'avait encore entendu parler ce Dragon de Bronze en particulier, et pour l'instant il se bornait à apparaître et disparaître à l'improviste sans que personne sût d'où il venait ni où il était parti. Mais cela suffisait bien à montrer qu'il y avait de la magie là-dedans. La première apparition signalée du monstre se produisit près d'une forêt à proximité de Winchester, où il s'amusait apparemment à démolir la cabane d'un bucheron. L'artisan qui le vit avait quelque peu abusé de la boisson, si bien qu'on n'accorda pas à son histoire tout le crédit qu'elle méritait, bien que la cabane en ruine fût une preuve évidente pour tous. La créature se manifesta ensuite brièvement en Cornouailles (mais le fait que le roi Arthur, qui avait de La famille en Cornouailles, n'en entendit jamais parler, demeure un mystère). Plusieurs pêcheurs prenant la mer pour aller comme chaque jour poser leurs filets, l'aperçurent, cramponné à la paroi d'une falaise. Comme ils étaient au régime sec, vertu inséparable des marins, on les crut sur parole, bien qu'un groupe d'hommes d'armes, envoyé sur place pour enquêter, ne pût découvrir la moindre trace de son passage sur la falaise ou à proximité. Il y eut peut-être une troisième manifestation beaucoup plus au nord, où quelque chose (mais personne ne put préciser quoi) avait percé d'énormes trous dans les vestiges du Mur d'Adrien, ces vastes remparts construits par les Romains pour empêcher les cupides Ecossais de marcher vers le sud pour vendre du whisky.
Mais le pire fut l'attaque lancée contre le monastère de Cerne Abbas, cet antique berceau du savoir, que domine la statue d'un géant grossièrement sculptée dans le flanc d'une colline à l'époque préhistorique. Ce fut de cette colline même qu'arriva le Dragon de Bronze. Les survivants affirmèrent qu'il était de la taille d'un château, avec des yeux gros comme des assiettes à soupe, crachant des flammes longues d'une centaine de mètres. Le sol tremblait à chacun de ses pas. Son rugissement évoquait les roulements du tonnerre. Et ainsi de suite. Tout ceci était grandement exagéré, sans aucun doute, comme il advient souvent en pareil cas. Mais il n'en demeurait pas moins vrai que le monastère de Cerne Abbas avait cessé d'exister. Ses murs de pierre étaient en ruine comme s'ils avaient été fracassés à coups de bélier. La charpente n'était plus qu'un amas de cendre. Toutes les tapisseries, les meubles et une collection de livres, de manuscrits et de vieux parchemins d'une valeur inestimable, étaient partis en fumée. Le supérieur avait été brûlé vif en essayant de sauver dans la chapelle du monastère une relique de la Vraie Croix. Cent soixante-dix-huit moines furent ensevelis sous les décombres. Des troupeaux de vaches et de moutons furent retrouvés morts et mutilés dans les pâturages du monastère. Le potager lui-même était enfoui sous une couche de fumier nauséabond qui, contrairement au fumier ordinaire, tuait les plantes au lieu de favoriser leur croissance. Seuls deux jeunes moines sortirent vivants de ce Désastre. (Ils s'étaient vu infliger une marche de quinze kilomètres comme punition pour avoir parlé à la chapelle, ce qui tend à montrer que cela ne paye pas d'être toujours vertueux.) Et le seul objet qui fut trouvé, fut un vitrail représentant le Saint-Graal. Comme ce vitrail avait été épargné contrairement à toute vraisemblance, la conclusion s'imposa que toutes ces destructions étaient l'œuvre du Démon —le Démon ne pouvant nuire à une chose aussi sacrée que le Saint-Graal.
ce fut une catastrophe d'une ampleur presque inimaginable, et qu'un Dragon de Bronze en fut responsable ne faisait aucun doute. Si les deux jeunes moines n'avaient rien vu, il n'y avait pas moins de quatre-vingts pèlerins de Londinium, qui se rendent à Cerne Abbas pour admirer cette même relique qui avait provoqué la mort du père supérieur, avaient assisté (à distance respectueuse) à la scène, et vu la créature se déchaîner.
Quand la nouvelle parvint à l'Archevêque (qui était en général le dernier informé de quoi que ce fut, en raison de son caractère irascible), elle suscita chez lui une réaction prévisible. Sa fureur le poussa à de telles extrémités de langage qu'on entendit un des marguilliers déclarer qu'il aurait, de loin, préféré affronter le Dragon lui-même. Mais les gens coléreux sont prompts à se calmer et l'Archevêque n'était pas stupide. Il se rendait bien compte que si un Dragon de Bronze sévissait dans le pays, il fallait prendre des mesures pour l'en empêcher, et de toute urgence. Aussi, dès qu'il eut retrouvé son sang-froid, il expédia un messager à Camelot : ce même messager qui racontait maintenant cette triste histoire au roi Arthur. Et le Roi, qui faisait partie des gens convaincus du pouvoir magique des Dragons de Bronze, dépêcha à son tour un messager. Ce messager avait comme consigne de retrouver Merlin l'Enchanteur.