Il y a une mare à canards ici, et une sorte de bascule avec un tabouret à un bout dont on se servait pour immerger les gens accusés de sorcellerie. Et une immersion particulièrement odorante, à en juger par la quantité d'écume verdâtre, de vase, de végétaux décomposés que l'on peut voir dans la mare.
- Je me demande quand ce truc a servi pour la dernière fois, déclarez-vous distraitement à E.J.
- Avant-hier, répond une voix enjouée derrière vous.
Vous pivotez sur les talons pour vous trouver face à une femme grisonnante et rondelette en tablier jaune. Elle porte un plateau fermé d'un couvercle d'où émerge la plus délicieuse odeur de beignets fraîchement cuits.
- Et c'est à moi qu'ils ont fait boire la tasse pour tout vous dire, ajoute-t-elle avec un sourire.
- Vous n'êtes pas sorcière, vous ?
- Grands dieux, non ! s'exclame-t-elle en se pâmant de rire. La veuve Flageolet, une sorcière? Où avez-vous péché cette idée-là ?
- Le tabouret, madame, lui dites-vous. C'est avec ça qu'on faisait plonger les sorcières.
- Peut-être, mais ils ne connaissent pas ces machins culturels, ici. Ils s'en servent avec les criminels ordinaires ou autres chenapans.
- Mais vous n'êtes sûrement pas une criminelle ordinaire ?
- C'est ce que je leur ai dit, mais ils ne voulaient pas m'écouter. Une fois qu'on est accusé de n'importe quoi ici, il faut prouver son innocence sur le tabouret. C'est la loi du village. Ils m'ont donc fait plonger, mais je ne me suis pas noyée. Alors, je dois être innocente, non ?
Mais... oui... répondez-vous d'un ton incertain. De quoi étiez-vous donc accusée ?
- Trente-huit habitants du village, un troupeau de vaches et un cheval de trait sont tombés morts empoisonnés. Ils ont dit que c'étaient mes beignets. (Elle ôte le couvercle de son plateau, découvrant six beignets au chocolat et six beignets à la crème.) Vous en voulez un ? propose-t-elle.
Alors ?
Vous pouvez goûter un beignet,
refuser poliment
ou en prendre un pour plus tard.