Lecture des livres dont vous êtes le héros
25 Juillet 2014
En arrivant à Belton Village, après un voyage sans histoire, vous prenez un fiacre pour rentrer au collège. D'autres internes, de retour de week-end, s'attardent devant le portail. C'est avec mélancolie et une sensation d'accablement que vous franchissez les hautes grilles de Belton School. Au-delà, les arbres séculaires entrecroisent leurs branches pour
former un sombre tunnel au-dessus de votre tête, et le bruit des roues de la voiture est assourdi par le tapis de feuilles mortes qui couvre l'allée. Le fiacre vous amène jusqu'au bâtiment central, Perkins Hall. C'est un vaste édifice de pierre, très ancien au centre, plus récent sur les ailes, couronné d'immenses cheminées Tudor et coiffé d'un haut toit d'ardoise tavelé de lichen. Il est visiblement en voie de délabrement, le manque d'entretien étant encore plus flagrant dans les ailes relativement modernes que dans la construction primitive en pierre de taille. Les pieds de générations d'élèves ont incurvé les marches du perron, et les pluies incessantes de l'hiver ont terni le carrelage ancien du portique, orné des armes de Belton (d'argent au hibou assoupi tenant une plume d'oie au-dessus d'un
champ d'épées). A l'intérieur, les plafonds sont barrés de massives poutres de chêne et les planchers affaissés grincent à chaque pas. Un relent de vieillesse et de décrépitude imprègne tout le collège. Avec les autres élèves, vous traînez les pieds jusqu'au réfectoire, une longue salle lambrissée, pleine d'ombres et de recoins obscurs, au milieu de laquelle une marche sépare l'estrade, où mangent les professeurs, de la partie inférieure réservée aux pensionnaires. A l'une des extrémités, une galerie où se produisaient jadis les ménestrels surplombe la salle. Au-dessus de votre tête, des poutres noires quadrillent un plafond noirci par la fumée. Brillamment éclairé et animé par le turbulent brouhaha des
élèves, le réfectoire peut parfois présenter l'aspect pittoresque et la truculente gaieté d'un banquet médiéval mais, ce soir, avec ses lampes baissées et la perspective d'une longue semaine de discipline, il est encore plus sinistre que d'habitude. Sur les murs, une rangée de portraits de directeurs semble surveiller les convives auxquels on apporte leur
pitance.
- Alors, tout le monde est fin prêt pour jeudi ? On a répété son numéro pour la soirée des amateurs ? lance Furet à travers la table.
- Pas question de me faire monter sur la scène, ricane Richard Bingley avec son emphase aristocratique. Et de grâce, mon cher, épargne-nous ton interprétation d'Un petit coin de paradis qui s'appelle maman.
- N'en déplaise à Votre Majesté, riposte Furet, c'est le meilleur numéro du programme.
- Ce qui, permets-moi de te le signaler, ne saurait être considéré comme un compliment, dit Bingley.
- Qu'est-ce que c'est que cette cochonnerie? s'exclame Oxy, la bouche pleine, en laissant tomber sa fourchette.
- Seigneur Dieu! soupire Bingley en étalant la nourriture sur le bord de son assiette. Du foie, du chou-fleur, et maintenant... ça !
Une étrange bouillie grisâtre, ressemblant à du ciment - il s'agit peut-être de porridge -, emplit votre assiette. Depuis un mois, les repas sont de plus en plus mauvais, les lampes éclairent de moins en moins, et l'ambiance est de plus en plus sinistre.
- C'est peut-être un exercice de littérature, une étude sur Robinson Crusoé, suggérez-vous en désignant la bouillie. On veut nous faire goûter l'authentique saveur du livre.
- Même ce pauvre vieux Robinson mangeait mieux que ça, ronchonne Oxy.
- Je me demande ce que nos vénérés maîtres consomment ce soir, dit Bingley en se tournant vers l'estrade où un plat différent est servi aux professeurs. Du vulgaire ragoût de mouton. C'est dur pour tout le monde.
Furet plonge une cuiller dans la bouillie.
- J'ai lu aujourd'hui dans mes Grands Hommes de la Grèce, que quand le dénommé Archimède a inventé la catapulte, les Grecs ont gagné la guerre. Pour une fois, je m'intéresse à la littérature. (Furet saisit la cuiller par le manche et expédie une bonne
dose de magma grisâtre dans la figure d'Oxy.) Littérature! s'exclame Furet en lançant une portion de bouillie sur Bingley pour la plus grande joie de la tablée, qui se tord de rire et applaudit.
- Littérature !
Des cuillers se lèvent et la patée grise vole. l'émeute gagne toute la table. On voit même un chef de classe projeter de triples rations de bouillie avec sa louche de service. Des poings martèlent la table, et une litanie de "rosbif, rosbif" emplit la salle.
- Mon père paie pour que je sois nourri, dit Bingley. Où est passée l'alimentation "saine et abondante, préparée avec soin" ?
Finalement, le directeur Mueller arrive dans le réfectoire en pleine insurrection. Le silence se rétablit aussitôt. Vous voyez Furet filer à la cuisine.
- Quelle est la cause de ce tapage? demande M. Mueller au professeur principal.
Furet ressort de la cuisine avec une pleine assiette de bouillie grise et l'apporte à M. Mueller. Les élèves se regardent en souriant. De son ton le plus insolent, Furet minaude:
- Nous vous avons gardé votre dîner au chaud, monsieur. C'est si bon que nous avons pensé que vous aimeriez en manger une assiette.
Ricanements et gloussements étouffés emplissent la salle. Mueller regarde la bouillie et fronce les sourcils.
~ Je n'ai pas faim pour l'instant, maître Rafferty. Regagnez votre place. (Il se tourne vers les élèves attablés.) Vous êtes privés de dessert. En dehors de cela, cet incident n'aura pas de suite.
Et il quitte le réfectoire. Lorsque vous gagnez votre pavillon, vous trouvez votre chambre froide et obscure. Vous allumez du feu avec votre maigre provision de bois et vous vous asseyez en vous demandant si Mark se décidera un jour à vous adresser la parole. Ses bottines neuves, avec leur marque de fabrique en forme de W sous le talon et leurs stries
parallèles en travers de la semelle, sont rangées à plat sous son lit, en face de vous, et elles semblent vous narguer parce que vous les avez achetées ensemble un jour où il vous avait emmené faire des courses à Londres. En sortant de chez Harris, le bottier du Strand, Mark vous avait offert une vareuse d'uniforme dans un magasin de vêtements voisin. Vous aviez mangé de délicieuses brioches chaudes dans une pâtisserie, à côté de Harris, et pris le métro pour aller assister au spectacle du Palladium. Et quand vous aviez voulu payer les billets, Mark avait refusé d'un geste de la main:
- Mes parents sont tellement riches qu'ils ne savent pas quoi faire de leur argent.
Vous vous demandez si vous retrouverez jamais l'émeraude et si Mark vous rendra un jour son amitié. Vous êtes plongé dans ces réflexions lorsqu'il entre dans la chambre, une lettre à la main, et va s'asseoir à son bureau. Son beau visage large, parsemé de taches de rousseur, qui était naguère si amical, n'exprime plus qu'hostilité et mépris. Il se laisse tomber sur une chaise, déchire l'enveloppe et lit la lettre. Vous apercevez l'adresse de l'expéditeur: c'est celle de son père. Ses lèvres se serrent, sa figure blêmit. Il lance la lettre vers la cheminée et se jette sur vous en vous plaquant contre le mur. Ses mains enserrent votre cou. A demi étranglé, vous suffoquez. Ses yeux sont brûlants de haine.
- Donne-moi l'émeraude, sale voleur! s'écrie-t-il, les traits décomposés par l'anxiété.
Vous sentez que vous perdez connaissance. Lancez deux dés et ajoutez votre bonus de Force. Si vous obtenez :