Lecture des livres dont vous êtes le héros
19 Juillet 2014
Les Harrington habitent la maison des gardiens du manoir de Compton, située à l'entrée du domaine. Vous tirez la chaîne de la cloche et quelques instants s'écoulent avant que la porte ne s'ouvre. Mme Harrington porte le deuil, et le noir de ses habits accentue sa pâleur. Frappé par son maintien raide et son allure austère et froide, vous songez que cette femme doit mener son monde à la baguette. En apprenant le motif de votre visite, elle vous fait entrer au salon. Vous remarquez au passage que sa chevelure brune commence à grisonner.
- Personnellement, j'avoue ne pas comprendre quel besoin vous avez de poursuivre l'enquête, dit-elle d'une voix pointue. La police a arrêté l'assassin, et il a avoué. Qu'attendent-ils pour le pendre ? Une tasse de thé, monsieur ?
Tandis que votre hôtesse prépare le thé dans la cuisine, vous profitez de son absence pour examiner les lieux. La pièce est impeccable : pas un grain de poussière, meubles parfaitement cirés, âtre fraîchement noirci... Sur un guéridon, à côté du sofa, trône un exemplaire de la Bible. Vous l'ouvrez et vos remarquez à l'usure des pages qu'elles doivent être feuilletées souvent ; sur la page de garde une dédicace est tracée d'une écriture fine : "A Elspeth Poundly, avec tout notre amour, mère et père." Mme Harrington revient alors avec le plateau du thé et une assiette de biscuits.
- C'est une histoire terrible, reprend-elle, qui m'a éprouvée jusqu'aux limites de mes forces ! Malgré tous ses péchés, mon mari ne méritait pas d'être assassiné. Il faut encore que la police trouve son corps et, tant qu'on ne l'aura pas retrouvé, je ne pourrai pas lui faire les funérailles auxquelles il a droit.
Mme Harrington hoche la tête et avale une gorgée de thé.
- Je crois qu'il vaut mieux que je vous raconte tout depuis le début. Ce mercredi-là, mon mari est parti dès le matin faire la collecte des loyers de Nethersage. Il m'a dit qu'il allait faire sa tournée à pied car il faisait très beau. Il m'a dit aussi de ne pas m'inquiéter s'il tardait un peu à rentrer, car il passerait peut-être au bureau sur le chemin du retour. Trop souvent, il restait travailler tard le soir. C'était là un de ses défauts majeurs : il ne passait pas assez de temps avec sa famille. A cinq heures et demie, ne le voyant pas rentrer, j'en ai conclu qu'il était allé au bureau et j'ai préparé notre dîner pour six heures et demie. Mais comme la soirée s'avançait et qu'il ne rentrait toujours pas, j'ai fini par m'inquiéter. Ernest, mon fils, était sorti ; j'ai donc appelé John Packham, qui était rentré vers six heures. Je l'ai envoyé au manoir en lui expliquant bien ce qu'il devait faire, parce que John est parfois très bête, vous savez. Il est revenu environ une demi-heure plus tard, en disant que William n'était pas là-bas. Alors je lui ai dit de chercher mon mari sur la route de Nethersage. Il devait être environ huit heures moins le quart, à ce moment-là. A onze heures, j'étais toujours sans nouvelles et de mon mari et de John Packham, et folle d'inquiétude ! Ernest est alors rentré et je l'ai tout de suite envoyé à la recherche des deux autres. La nouvelle du meurtre de mon mari a été plus que je ne pouvais supporter. Ma détresse était telle que le jeudi j'ai été absolument incapable d'aider la police. Mais, dès le lendemain, vendredi, j'avais repris le contrôle de mes émotions, et je suis allée tout droit à la police voir l'inspecteur Crabtree. Je lui ai dit que je soupçonnais John Packham d'avoir tué mon mari. Voyez-vous, William avait réprimandé John Packham à peine deux jours plus tôt, en lui reprochant de faire trop attention à Daisy Callow et pas assez à son travail. John Packham a été piqué au vif, et j'imagine que, quand il a vu l'occasion de se venger il a sauté dessus et il a poignardé mon mari. J'ai montré à la police les vêtements que John Packham portait cette nuit-là : ils étaient tout maculés de boue et sa veste avait une manche déchirée ! Et puis, bien sûr, il y a l'argent que William avait sur lui : John était au courant de cela. L'argent et la paresse sont la source de tous les maux, vous savez.
Si vous voulez interroger Ernest, vous le trouverez dans le parc. Mais, je vous en prie, demandez d'abord à lady Holden. Je ne veux pas qu'elle le prenne mal et qu'elle aille ensuite nous demander de quitter les lieux, à Ernest et à moi. Quant à son attitude dans toute cette histoire, elle me déçoit amèrement ! De son vivant, elle accaparait mon mari, et maintenant qu'il est mort, on dirait presque que ça ne lui fait rien !