Lecture des livres dont vous êtes le héros
27 Août 2014
Le cabaretier semble vous croire et paraît assez disposé à répondre à vos questions. De temps en temps, il vous quitte pour aller servir une consommation ou prendre une commande. Finalement, vous parvenez à amener la conversation sur le sujet des Dynamiteurs, et vous lui demandez s'il connaît personnellement quelques-uns de ces terroristes. Il parcourt ostensiblement la salle des yeux, puis se penche lentement au-dessus de son comptoir et vous chuchote à l'oreille:
- Et pourquoi donc voudriez-vous le savoir ?
Le bistrot devient très silencieux.
- Parce que j'aimerais parler à un représentant de la ligue irlandaise, répondez-vous en sentant que vous venez de vous engager irrévocablement.
- Eh bien, allez-y, ricane-t-il. Vous avez l'embarras du choix.
Vous vous retournez et vous constatez que le café n'est plus bondé. De nombreux clients se sont éclipsés discrètement et ont été remplacés par des colosses aux mines patibulaires qui ne semblent pas spécialement bien disposés à votre égard. Le cabaretier a apparemment fait plus que de prendre les commandes des clients: il a vidé l'établissement de tous les non-belligérants. Les seuls consommateurs restants sont des membres de la bande, et vous êtes pris au piège !
- Je ne suis pas venu ici pour causer avec des membres de l'association, déclarez-vous avec toute la dignité dont vous êtes capable. Je désire parler à un de ses chefs.
- Parce que vous êtes un trop grand monsieur pour discuter avec nous autres, c'est ça ? demande le cabaretier d'un ton sarcastique où ne subsiste plus aucune trace de sympathie.
- C'est ça, répondez-vous en maintenant votre position.
- Alors, suivez-moi, dit-il.
Il soulève un panneau de son comptoir, s'approche de la porte de la cave, l'ouvre et vous fait signe d'entrer. Vous descendez prudemment un escalier en colimaçon, vos yeux s'accommodant petit à petit à la pénombre. On a renversé le long d'un mur un tonnelet de bière sur le fond duquel grésille une mauvaise chandelle dont la flamme vacillante éclaire les ténèbres sans les dissiper complètement.
Sur une chaise, à l'opposé de la chandelle, est assis un homme portant une cagoule et une longue robe.
- Par ici.
La voix est cultivée et plaisante. L'homme parle avec l'accent d'Oxford et se lève lorsque vous vous approchez de lui.
- Je ne vous propose pas de vous serrer la main : nous savons tous deux que ce serait un geste dépourvu de signification. Et tout comme je ne vous tends pas la main, je ne vous dis pas mon nom. Néanmoins, vous pouvez m'appeler Sean O'Grady, si vous voulez. C'est un pseudonyme qu'il m'est arrivé d'utiliser.
Mal à l'aise, vous prenez une chaise.
- Je suppose que le fait de ne pas me dire qui vous êtes accroît mes chances de sortir vivant de cet entretien ?
- C'est exact, répond la voix mélodieuse, si je m'estime satisfait à d'autres points de vue. Et maintenant, dites-moi pourquoi vous êtes venu ici.
Vous renoncez à jouer la comédie et vous exposez à l'inconnu les doutes que vous inspire l'attentat, sans lui parler de vos autres soupçons.
- Vous avez communiqué ce renseignement à la police ?
- Oui, répondez-vous.
- Et quelle a été sa réaction ?
- Elle a refusé de m'écouter, reconnaissez-vous.
- Je m'en doutais, soupire-t-il. Il serait ridicule de notre part de le démentir, on nous le reprochera de toute façon. Autant nous en attribuer le mérite.
- Monsieur O'Grady, dois-je comprendre que ce n'est pas vous qui avez dynamité la station du métropolitain ?
- Exactement. Ce n'est pas nous.
- Se pourrait-il qu'une autre branche de votre association l'ai fait ? insistez-vous.
- Je me suis renseigné, répond-il, et je ne le crois pas.
- Monsieur O'Grady, commencez-vous, incapable de résister à l'envie de poser une question qui n'a cessé de vous tracasser, vous semblez être un homme intelligent et instruit. Pourquoi vous obstinez-vous, vous et les autres membres de votre bande, à commettre ces attentats gratuits ?
Immédiatement, vous sentez que vous avez gaffé. L'homme que vous connaissez sous le nom de Sean O'Grady se raidit et ses yeux vous foudroient avec une fureur que vous n'avez jamais vue nulle part. Vous vous rappelez que vous avez affaire à l'un des chefs d'une des bandes de terroristes les plus sanguinaires du pays. Il se comporte peut-être en homme civilisé mais dans sa poitrine bat le cœur d'un meurtrier. Au bout d'un bon moment, il se détend et s'adosse à son siège.
- Je pense que c'est probablement plus de l'ignorance que de l'arrogance, murmure-t-il. Et c'est contre l'ignorance anglaise que je me bats. Dites-moi, êtes-vous déjà allé en Irlande ?
- Non, jamais, répondez-vous. Je suis né et j'ai passé toute ma jeunesse aux Indes. Je ne suis en Angleterre que depuis un .an, et le moins qu'on puisse dire de ma connaissance des problèmes irlandais est qu'elle est Iimitée. Mais j'ai entendu dire que c'est un pays magnifique.
- La beauté de l'Irlande n'est pas en cause, réplique O'Grady avec une pointe d'exaspération. C'est du peuple de l'Irlande que je veux vous parler. Etes- vous partisan de l'esclavage ?
- Bien sûr que non, ripostez-vous avec indignation. Aucun homme civilisé ne défend l'esclavage. C'est d'ailleurs illégal à peu près partout. .
- Et cependant, en Irlande, beaucoup des miens sont achetés et vendus avec la terre, comme au Moyen Age. Aussi sûrement que n'importe quel esclave, ils appartiennent à des propriétalres absentéistes, vivant dans un pays étranger, et sont maintenus dans une misère avilissante par une religion qui n'est pas la leur. Est-ce surprenant que nous
souhaitions nous débarrasser de vous ?
- Ce n'est pas possible ! Vous exagérez sûrement répondez-vous. L'Angleterre n'est pas un pays étranger. L'Irlande est l'un des éléments du Royaume-Uni, après tout.
- Ecoutez parler le conquérant, riposte-t-il farouchement. Vous verriez les choses différemment si c'était l'Irlande qui écrasait sous sa botte votre gorge anglaise.
Vous comprenez que vous avez laissé la conversation s'égarer hors du sujet principal.
Enregistrez l'Indice F.
Si vous permettez au chef terroriste de poursuivre sa diatribe, enregistrez la Décision 4.