Lecture des livres dont vous êtes le héros
2 Octobre 2015
Par Erwin Lemahel, professeur d'histoire à l'université Bordeaux X
Les comparaisons historiques suivent une mode presque aussi variable que celle des vêtements. Ces temps-ci, il est devenu courant d'entendre et de lire que le niveau technologique maîtrisé qui a été instauré par la Révolution Humaine est au fond très similaire à celui qui existait vers le milieu du XXème siècle. La semaine dernière, dans les pages d'une revue de confession scientifique, l'un de mes estimés confrères tenait essentiellement le discours suivant : "En imaginant que vous puissiez remonter dans le temps de deux siècles, le monde dans lequel vous vous retrouveriez ne serait pas bien différent de celui dans lequel vous vivez aujourd'hui. Certes, les gens vous prendraient pour un Martien si vous veniez à leur parler de néomorphose, et ils vous envieraient en tout cas les avantages qu'elle vous a apporté, notamment en matière de santé. Mais leur environnement vous serait très familier, car sa technologie occupe le même juste milieu qui est le nôtre aujourd'hui. Le mouvement global d'aliénation déshumanisante auquel le Rejet a mis un terme n'avait pas débuté avant le dernier quart du XXème siècle."
Il y a une part de vérité dans toutes ces affirmations, mais on ne saurait trop souligner à quel point elle est superficielle. Après avoir mis un terme à l'Époque des Machines, nos arrière-arrière-grands-parents ont établi le cadre technologique durable qui endure toujours aujourd'hui. Il y a deux siècles, même si la micro-électronique et l'informatique ne faisaient pas encore partie de la vie quotidienne, il existait déjà la conviction irraisonnée que le développement sans limites des machines était la solution de tous les maux. Les racines des excès à venir étaient déjà bien présentes.
Même sur les détails, la comparaison est trompeuse. Si la technologie qui existait il y a deux siècles est comparable en sophistication extérieure à la nôtre, son efficacité était terriblement inférieure. La production d'énergie entraînait une pollution aujourd'hui difficile à imaginer, l'efficience des machines était médiocre et, de manière générale, le confort de vie était bien inférieur à ce que nous connaissons aujourd'hui. Notre hypothétique voyageur dans le temps ne tarderait pas à trouver 1950 bien pénible d'une myriade de façons !
La comparaison est du reste viciée en ce qu'elle nécessite de faire abstraction de l'existence de la néomorphose. Habitués comme nous le sommes à ses multiples applications, nous n'imaginons pas aisément une société dont elles seraient absentes. L'individu moderne dispose de multiples avantages sur son ancêtre de 1950 : il vit quarante ans de plus, n'a plus à redouter de nombreux problèmes médicaux et n'est plus contraint de passer sa vie entière avec une apparence physique déterminée par le hasard. Et encore ne s'agit-il là que des bienfaits les plus courants de cette évolution contrôlée qu'est la néomorphose. Les capacités exceptionnelles qu'il est devenu possible de conférer aux individus permettent légitimement d'anticiper que, d'ici à la fin du siècle, il ne sera plus de la science-fiction d'affirmer que nous devenons une nouvelle espèce humaine.
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Reuel
Vous reposez le magazine sur la table basse, déjà lassé par sa lecture. Les articles historiques portant sur les XXème et XXIème siècles piquent facilement votre intérêt, mais encore faut-il qu'ils aient une ambition plus intellectuelle que de simplement se rengorger de la supériorité de l'époque moderne.
Vous vous levez de votre fauteuil et entamez à pas lent le tour de votre vaste chambre d'hôtel, cherchant de quoi remplir les quelques heures qui vous restent encore à patienter. Le décor sur lequel se posent vos yeux est d'un luxe naturel et soigné, comme il convient à un homme d'affaire aussi riche et important que Nikolaï Krylov. Les courbes gracieuses des meubles reflètent le travail créatif d'un ébéniste de talent, les appareils électriques se fondent dans l'harmonie ambiante des formes et des couleurs, et des arrangements artistiques de fleurs presque aussi néomorphosées que vous-même ont été disposés à des emplacements soigneusement choisis.
Par contraste avec les teintes vibrantes de l'intérieur, le paysage urbain sur lequel donne la large baie vitrée est d'une pâleur saisissante. Le ciel de ce début d'après-midi est un néant gris d'où la neige continue de tomber en abondance, estompant le rose caractéristique des façades de Toulouse. Votre ouïe affûtée perçoit sans peine le passage de quelques piétons en contrebas et le feulement distant des voitures, mais ces bruits sont aussi exsangues que les toits blanchissants, comme si le froid engourdissait leur force vitale.
Vous vous écartez de la vitre pour reprendre votre errance circulaire. Une demi-douzaine de revues sont éparpillées sur le sol au chevet du lit, mais elles portent exclusivement sur l'économie, un sujet que votre métier rend indispensable de bien connaître, mais qui vous ennuie en réalité profondément. Vous en ramassez tout de même une, interpellé par le titre qui figure sur la couverture : "Les cinq entreprises qui comptent sur le marché de la néomorphose". Krylov l'a de toute évidence lue avec attention, car de nombreuses pages sont cornées, mais vous vous contentez de la parcourir rapidement
Un amusement mêlé de fierté vous effleure lorsque vous lisez que des accusations d'espionnage industriel ont été récemment portées contre votre employeur par l'entreprise concurrente NeoForma. Elles n'aboutiront à rien si les avocats font leur travail, car vous n'avez laissé de votre côté aucune preuve, mais il est toujours flatteur de voir ainsi l'écho de vos agissements parvenir jusqu'au public.
Vous n'êtes pas surpris d'observer que Chrysalis se voit consacrer davantage de pages que les quatre autres entreprises. Bien qu'il soit prématuré de la qualifier de leader du marché, son exceptionnelle activité de recherche et développement semble la destiner à le devenir bientôt. C'est bien pour cela que Chrysalis est ce soir votre cible.
Vous reposez la revue et faites quelques pas qui vous amènent devant un miroir ovale accroché au mur. Votre visage est celui de Nikolaï Krylov - mâchoire carrée, nez droit, épais sourcils noirs - depuis maintenant plus de vingt-quatre heures et quelques imperfections infinitésimales sont apparues. Il est plus qu'improbable que qui que ce soit les remarque, mais pourquoi ne pas les corriger, puisque vous n'avez rien de mieux à faire ? Un fourmillement intense vous parcourt le visage tandis que vous raffermissez vos pommettes et assombrissez très légèrement vos iris.
Le vrai Nikolaï Krylov est en ce moment dans un appartement discret, emmitouflé dans un nuage cotonneux de drogues récréatives qui ne le laissera pas se souvenir de quoi que ce soit. Vous avez opéré son enlèvement hier soir avec quelques-uns de vos collègues. La substitution s'est opérée avec une telle adresse que même les deux gardes du corps qui accompagnaient Krylov ne se sont rendus compte de rien.
Vous jetez un coup d'œil à l'élégante horloge posée sur une commode voisine : il vous reste encore plus de deux heures à patienter ici. Vous décidez d'en occuper une partie en vous faisant porter un apéritif très anticipé. Le traitement médical mensuel que requiert votre organisme néomorphosé a occupé toute la semaine dernière, pendant laquelle vous n'avez pas eu le loisir d'ingérer une seule goutte d'alcool, et il sera trop tard demain pour profiter encore de tout ce luxe.
Quelques instants plus tard, vous êtes de nouveau installé dans le fauteuil et votre première gorgée de vieux porto vient d'exploser sous votre palais, l'incendiant de sa saveur. Relaxé par cet instant de calme plaisir physique, vous pensez sans raison particulière à celle qui sera votre partenaire ce soir. Au cours de votre unique rencontre, elle ne vous a pas fait trop mauvaise impression, mais vous n'aimez guère l'idée de dépendre de quelqu'un qui n'a pas l'expérience de ce genre d'opérations. Bien sûr, vous ne pouvez rien y faire : sa participation est une idée de votre supérieur et, comme d'habitude, il n'a pas jugé utile de vous demander votre opinion. Cette façon qu'il a de vous traiter comme un exécutant sans cervelle finira par lui jouer des tours.
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Reuel : Espion industriel d'élite, caméléon bipède et instrument pensant
- Vous avez la capacité de changer d'apparence et de prendre celle d'un individu précis. Cependant, le processus fatigue votre organisme et les changements importants peuvent prendre des heures. Vous ne pourrez utiliser ce pouvoir qu'une fois au cours de l'aventure, dans des conditions qui vous seront détaillées.
- Votre vue et votre ouïe sont nettement supérieures à la normale. Vous êtes très attentif à votre environnement et votre vigilance ne se relâche jamais pendant une mission.
- Vous avez des réflexes, une souplesse, une dextérité et une coordination exceptionnels. Grâce à ces qualités et à votre entraînement, vous êtes passé maître dans l'art de vous dissimuler.
- Vous possédez une mémoire remarquable.
- Quel que soit le visage que vous portez, vous en maîtrisez totalement les expressions : il ne révèlera jamais contre votre volonté les émotions que vous pouvez ressentir.
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Dioné
- Si tout se passe bien, tu n'en as plus pour longtemps à vivre, confiez-vous à mi-voix à la superbe femme en sous-vêtements qui se tient devant vous.
Vous l'appréciez pourtant davantage que beaucoup de ses prédécessrices : ses mensurations ne sont pas tout à fait outrancières et sa beauté repose presque autant sur l'harmonie que sur la sensualité. Sa peau couleur d'or pur est clairement extravagante, avec les reflets glorieux que la moindre source de clarté répand sur elle, mais il y a eu bien pire par le passé : vous vous souvenez de teints vert émeraude ou rouge cerise que vous aviez eu le plus grand mal à supporter. L'inspiration des artistes-chirurgiens semble aiguillée par le triple désir d'exprimer leur talent, de satisfaire les fantasmes des consommateurs de leur produit et de voir jusqu'à quel point il est possible d'éloigner la beauté de ses canons habituels. Cette fois-ci, somme toute, ils se sont montrés plutôt modérés.
Vous détournez les yeux du grand miroir en pied au moment où Laura et Mathilde arrivent dans la pièce en apportant la robe écarlate que vous porterez au cours de cette soirée. Hugo Marvier entre sur leurs talons et ses lèvres se plissent en un sourire appréciateur lorsqu'il découvre le spectacle que vous offrez.
- Très sexy ! Je crois que c'est l'un des corps que je préfère parmi tous ceux que tu as eus.
- Cela ne m'étonne pas, répondez-vous. Vous adorez avant tout ce qui a l'air de valoir beaucoup d'argent.
Les traits de vos deux assistantes de dix-sept ans trahissent un certain effarement, mais votre réplique ne suscite chez Marvier qu'un bref éclat de rire. De la part de sa meilleure courtisane, il tolère une insolence modérée et vous soupçonnez même qu'il trouve piquante cette forme sans conséquence de rébellion.
Il s'installe sur une chaise tandis que Laura et Mathilde vous aident à vous habiller. La robe a été conçue spécialement pour mettre en valeur votre corps, qu'elle enveloppe fluidement et ne révèle qu'avec une subtilité aguichante. Lorsque vous l'avez essayée précédemment, vous avez pu constater qu'elle n'entravait que très peu vos mouvements et qu'il était tout à fait possible de la retirer ou de la revêtir rapidement par vous-même, deux choses qui devraient se montrer utiles au cours de la soirée.
Marvier ne vous quitte pas des yeux. Il n'a jamais profité lui-même de vos services, mais le mélange d'orgueil et d'excitation qu'il éprouve toujours à la pensée que vous êtes sa propriété vous répugne incomparablement davantage.
L'esclavage pour dettes n'est pas le genre de phénomène dont la société moderne reconnaît l'existence, ni le genre de risque auquel une adolescente en manque de perspectives d'avenir réfléchit avant de s'engager dans une carrière de courtisane. A dix-huit ans, après un apprentissage similaire à celui que suivent actuellement Laura et Mathilde, vous avez fait l'objet d'un traitement de néomorphose extensif pour devenir une femme capable de séduire et de satisfaire n'importe qui. Marvier a avancé la forte somme d'argent nécessaire et cet acte vous a placée à son service jusqu'au jour où vous l'aurez remboursé intégralement. Cette dernière chose sera d'autant plus difficile qu'une clause du contrat que vous avez signé vous impose deux fois par an de vous soumettre à une transformation corporelle complète, entièrement à votre charge.
Vous avez fait vos comptes il y a quelques semaines. Marvier retient l'essentiel de l'argent que devrait vous rapporter votre activité en raison des intérêts démesurés que vous lui devez. Même en vous privant de toute dépense superflue pour le rembourser au plus vite, il vous faudra au moins quinze ans pour retrouver votre liberté. La seule façon d'y échapper serait de convaincre un client suffisamment riche de vous fournir la somme nécessaire pour rembourser d'un coup votre dette. Et c'est bien ce qui est arrivé il y a une dizaine de jours, mais pas du tout pour les raisons que vous anticipiez.
Une certaine nervosité vous effleure tandis que vous songez à ce que vous allez devoir faire d'ici quelques heures, mais vous n'en laissez rien paraître tandis que Laura et Mathilde vous conduisent à la table de maquillage, que l'une prépare votre visage pour lui appliquer un fond de teint et que l'autre coiffe vos longs cheveux noirs et soyeux. Vous n'éprouvez aucun scrupule : l'honnêteté ne vous a jamais rien rapporté et vous en avez depuis longtemps perdu l'habitude. Mais la possibilité que l'affaire vienne à mal tourner vous inquiète. Les dirigeants de Chrysalis ont plusieurs fois employé vos services par le passé - raison pour laquelle vous avez éveillé l'intérêt de votre employeur secret - et vous savez qu'ils ne négligent pas la sécurité. Si vous êtes prise sur le fait, vous vous attirerez des ennuis très sérieux, qui ne seront certainement pas tous de nature judiciaire. Cependant, ces risques n'affaiblissent pas votre résolution : la perspective de voir votre servitude se prolonger plus d'une décennie encore est un abîme auquel vous ferez tout pour échapper.
Alors que Laure et Mathilde continuent de s'affairer, vos pensées se dirigent quelques instants vers l'homme dont vous allez ce soir assister le larcin et que votre employeur secret vous a présenté lors de votre dernière rencontre. Il s'est montré très professionnel, vous posant des questions précises et vous fournissant des recommandations détaillées. Il est certainement compétent, mais il serait naïf de penser qu'il se chargera de l'essentiel du travail à accomplir.
La secrétaire de Marvier surgit pour lui annoncer qu'un client important le demande au téléphone et, à votre grand plaisir, il se voit contraint de vider les lieux. Vous sentant libérée du fardeau étouffant de sa présence et de son attention, vous tendez la main pour récupérer la photographie que vous aviez posée sur la table avant d'aller vous regarder dans le miroir. Elle représente une jeune fille dans un parc, quelques jours avant ses dix-huit ans ; son visage frais, son expression épanouie et le sourire lumineux qu'elle vous adresse vous réchauffent le cœur.
- Qui est-ce ? demande Mathilde avec curiosité, en interrompant un instant son ouvrage.
- Quelqu'un que j'espère revoir très bientôt, répondez-vous sincèrement.
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Dioné : Courtisane de grand luxe, poupée grandeur nature et esclave économique
- Vous maîtrisez l'art de plaire. Votre beauté est exceptionnelle et votre conversation est à sa hauteur. Vous savez remarquablement attirer l'attention, aguicher, séduire, persuader, simuler et mentir.
- Vous n'êtes pas en reste quant à l'aspect plus charnel de votre profession, étant aussi expérimentée que désinhibée. Homme ou femme, vous n'avez jamais laissé aucun de vos clients insatisfaits.
- Vous êtes d'une dextérité, d'une grâce et d'une souplesse remarquables.
- Bien que cela ne soit pas visible extérieurement, vous êtes d'une endurance physique nettement supérieur à la moyenne. L'alcool et les drogues n'ont par ailleurs sur vous qu'un effet limité.
- Vous êtes extrêmement perceptive en ce qui concerne les émotions des autres. A partir de petits détails de leur attitude ou de leur expression, vous êtes généralement capable de déterminer avec précision leur état d'esprit.
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Cette aventure ne fait pas intervenir de dés ni de caractéristiques chiffrées. En revanche, il vous sera souvent demandé de noter des codes, afin de garder la trace des choix que vous avez faits.
Vous incarnez non pas un héros, mais deux : Reuel et Dioné. Au fil de l'aventure, la narration passera à de multiples reprises de l'un à l'autre. Lorsqu'un renvoi en fin de paragraphe va vous faire ainsi changer de point de vue, il sera en italique. Par ailleurs, lorsqu'un changement de point de vue a pu avoir lieu, le nom du personnage que vous incarnez sera indiqué au début du nouveau paragraphe.
Si jamais l’un des deux héros se retrouve dans une situation où il lui est impossible de poursuivre la mission, c’est la fin de l’aventure : l’autre ne réussira pas seul.