Lecture des livres dont vous êtes le héros
2 Juin 2016
Quand, une fois encore, l'Empire des Hommes-Lézards lança toutes ses forces à l'assaut de la cité, telle une vague déferlante, Vymorna assiégée trembla - mais tint bon. Ses murailles écroulées dessinaient un contour imprécis. Les habitants se battaient avec l'énergie du désespoir bien que la plupart n'aient plus que la peau sur les os. Six ans de disette et de privations de toutes sortes avaient miné leur énergie mais les troupes meurtries résistaient encore avec une indomptable détermination. Ils avaient juré que pour chaque pouce de terrain gagné par les armées reptiliennes, cent Lézards ne se relèveraient plus jamais. La puissance des armées du Roi-Lézard était colossale et les Hommes-Lézards pouvaient supporter des pertes énormes. Bientôt, très bientôt, les sinistres humanoïdes enfonceraient les dernières défenses de Vymorna, même s'ils devaient pour cela démanteler les murs de la ville pierre à pierre, brique à brique. L'empire du Roi-Lézard ne s'arrêterait plus avant que toutes les terres du sud d'Allansia ne soient tombées sous le joug de sa cruelle domination.
Vous tenez ce récit de votre mère, la reine Perriel, une femme au cœur de lion qui commande elle-même les défenses de Vymorna. Votre père, Alexandros II, a été transpercé par un javelot empoisonné en repoussant l'attaque des troupes reptiliennes qui tentaient de franchir les murailles du château, au centre de la cité. La mort de son mari a fait de votre mère un chef de guerre et cela, ajouté aux années de bombardement constant, l'a changée au-delà de toute imagination. Elle qui était l'incarnation de la beauté et de la grâce n'est plus maintenant que dureté, les lèvres serrées, les yeux rougis par les veilles et les pratiques de sorcellerie auxquelles elle a recours dans sa quête d'une aide surnaturelle. Nuit après nuit, la reine plaide sa cause auprès des dieux et de leurs serviteurs pour recevoir le secours divin et lutter contre des forces écrasantes. Et nuit après nuit, les dieux continuent à se taire, comme si dans les cieux aussi bien que sur Titan sévissait la guerre et que là-haut aussi l'emportaient les forces du Mal et du Chaos. De vous aussi la mort de votre père a fait un guerrier et vous marchez à la bataille aux côtés de votre mère. Non seulement vous êtes de tous les combats pour défendre la cité mais, de plus, vous aidez à soigner les blessés et les malades que l'on a installés dans le grand hall du château. Des dizaines et des dizaines de guerriers blessés, mais aussi des femmes et des enfants atteints par des projectiles de toutes sortes ou tout simplement épuisés par le manque de nourriture. Il est maintenant très difficile de se nourrir et tout est strictement rationné ; d'ailleurs, seule une bonne organisation a permis aux réserves de durer aussi longtemps.
Pire que le manque de nourriture, le manque de sommeil. De toute façon, il serait bien difficile de dormir sous ce bombardement de pierres et de balles de soufre qui explosent et, chaque nuit, l'ennemi conjure les esprits et les démons dont les hurlements retentissent autour du château jusqu'à l'aube. Leurs cris se confondent souvent avec le tonnerre, et les éclairs magiques empêcheraient n'importe qui de dormir, même ceux qui tombent de fatigue.
Il n'empêche que cette nuit-là vous arrivez tout de même à dormir. Vous avez passé presque toute la soirée à éteindre un brasier gigantesque qui faisait rage dans la tour sud du château, allumé par un brandon lancé par l'une des nombreuses catapultes placées hors de portée des archers qui défendent la cité. Une fois l'incendie éteint, vous n'avez pas voulu rejoindre vos quartiers dans le donjon principal. Vous vous êtes contenté d'un coin à l'écart et, votre manteau roussi rabattu sur vous, vous avez dormi.
L'aube se lève et vous vous réveillez en savourant la chaleur qui vous inonde et la lumière qui descend sur vos yeux avant même que vous ne les ayez ouverts. Mais dans le château, quelque chose ne va pas. Vous restez allongé un moment avant de vous redresser d'un coup. Tout est silence. Tout est calme, si calme que vous pouvez vous entendre respirer en brèves aspirations. Vous vous frottez les yeux de vos mains sales et vous vous retrouvez seul dans un coin du hall intérieur. La seule chose que vous voyez, ce sont les dalles recouvertes de gravats où s'insinuent les premières touffes d'herbe à la recherche du soleil qui luit par les trous du toit crevé par les bombardements. Vous vous écriez à haute voix : « Par le glaive de Telak ! » Ces mots, votre mère vous a toujours interdit de les prononcer aux jours lointains d'avant le siège. Le siège ! Le siège... et votre mère !
- Au nom de tous les cieux, que se passe-t-il ?
- Tu as raison de t'interroger, répond une voix derrière vous.
Vous faites volte-face, très étonné. En haut de la muraille en ruine se dresse une silhouette resplendissante : un guerrier imposant armé pour le combat et revêtu d'une cuirasse d'or étincelante. A ses pieds est tapi un lion qui doit être adulte mais que la silhouette radieuse fait paraître nain.
- Ne sais-tu donc pas qui je suis, mon enfant ? Tu m'as appelé voici un instant, quoique, à la vérité, j'étais là à attendre, déclame le guerrier d'une voix qui résonne comme le tonnerre sur les montagnes alentour.
L'éclat fulgurant de ses yeux d'émeraude, au pouvoir surnaturel, est dardé sur vous. Vous tombez à genoux, plus de stupéfaction que par respect, car vous savez maintenant que celui qui se dresse devant vous est Telak, le Porte-Glaive, Seigneur de Courage, au service de tous ceux qui prennent les armes contre le Mal.
- Monseigneur, balbutiez-vous, que voulez-vous de moi ?
- N'aie pas peur, rugit la voix céleste, il faut que tu écoutes attentivement ce que j'ai à te dire. Les forces ténébreuses qui se dressent contre nous deux se préparent à lancer l'assaut final. Alors même que je parle, les légions démoniaques ont commencé d'assaillir les portes de mon palais éthéré, tout comme elles sont à ta porte. Ce qu'il faut, c'est une victoire terrestre contre le Mal et faire en sorte que bientôt les séides meurtriers du Roi-Lézard soient chassés de ma porte afin que je puisse venir à la rescousse de Vymorna. Connais-tu cet endroit qui s'appelle Durtelkin, la Montagne de Telak ? C'est l'un des pics jumeaux des Hauts du Lion, tout là-bas au nord-est de Vymorna. Tu dois t'y rendre pour y trouver l'arme qui vous aidera, toi et ta ville, à vaincre celui qu'on nomme Laskar.
La voix du guerrier à l'armure d'or se fait plus faible et le lion couché à ses pieds se met à gronder.
- Maintenant il me faut partir pour assurer la défense de mon palais. Va et me sers bien. Chaque fois que ce sera possible, je te viendrai en aide car à présent tu es sous ma protection.
La vision du guerrier à l'armure d'or et de son lion s'estompe... et une poigne vigoureuse vous réveille. Dans la pénombre qui baigne le hall, vous voyez d'autres guerriers s'éveiller en se secouant. Partout vous entendez tousser, piétiner, discuter et, pardessus tout cela, des bruits de bataille.
Alors, c'est décidé. Tous les augures vous sont favorables. Vous devez partir dès que vous le pourrez. Votre mère garde son air sévère mais, dans ses yeux, vous voyez qu'elle redoute votre départ pour une mission aussi périlleuse. Partout autour de vous, les gens ont le même regard, partagé entre l'angoisse et la résolution, que la reine Perriel, mais tous hochent la tête en signe d'acquiescement.
- Vous partirez quelques heures avant l'aube pour avoir les meilleures chances de traverser les lignes ennemies. Dans les ténèbres, vous pourrez peut-être les franchir, quoique j'aie des craintes pour vous. Vous dites simplement :
- Mère, le sort en est jeté.