Lecture des livres dont vous êtes le héros
31 Octobre 2016
Avec un craquement assourdissant, un nouvel éclair cisaille le bouillonnant ciel nocturne. Pendant une seconde, le paysage désolé qui vous entoure est brillamment illuminé et, à travers la pluie battante, vous apercevez enfin un refuge. Mais ce n'est pas l'abbaye. Ce n'est qu'un bouquet d'arbres qui se profile à l'horizon, isolé au milieu de la lande aride. Derrière vous, des hurlements de loup se mêlent aux rugissements de la tempête, coupés, par moments, par le gémissement d'une âme en peine. Un sursaut d'énergie vous donne la force de vous remettre à courir sur le sol détrempé, le cœur douloureux et les oreilles bourdonnantes. En approchant du boqueteau, vous distinguez la lueur d'un petit feu de camp entre les arbres. Quelqu'un d'autre a déjà cherché ici un abri contre l'orage. La main sur le pommeau de votre épée, vous avancez prudemment vers le feu. L'homme qui est assis à côté lève lentement les yeux. - Vous n'aurez pas besoin de cela, je ne suis pas armé, dit-il en écartant les bras pour vous permettre de vérifier ses dires.
Le tonnerre gronde sur la lande, et l'éclair suivant révèle le visage de l'inconnu. Il paraît jeune, mais son teint est blafard et ses traits sont tirés comme s'il avait derrière lui une longue existence d'épreuves. Ses yeux recèlent une sagesse plus profonde que son âge ne le laisserait supposer. Et il sourit.
- Venez vous réchauffer auprès de mon feu, pro-pose-t-il aimablement.
Vous semblez en avoir besoin.
Épuisé et transi, vous acceptez l'offre de l'inconnu.
- Par une nuit comme celle-là, on prétend que tous les démons de l'enfer hantent la terre.
Un froissement dans les branches vous fait lever les yeux avec inquiétude.
- Que faites-vous dehors par un temps pareil ? demande-t-il.
Vous n'avez rien à perdre en racontant votre histoire à cet inconnu. Vous lui expliquez donc pourquoi vous vous trouvez en pleine nuit sur cette lande déserte. Depuis que vous êtes en âge de porter une épée, vous menez une existence errante de soldat de fortune, cherchant l'aventure aux quatre coins du monde. Pourtant, depuis quelques années, vous envisagez de faire une pause pour regagner votre pays natal d'Ocriculum et y accomplir un pèlerinage pour le salut de votre âme. C'est pour cela que vous avez accosté au port septentrional de Harabnab, à bord d'un navire marchand venant d'Arkleton, dans la lointaine Analand, deux mois auparavant, dans les derniers jours du mois d'Observance. De là, vous avez entrepris une longue marche vers la ville sacrée de Sainte-Fontaine et sa célèbre source miraculeuse au pied des collines de l'ouest, comme tant d'autres pèlerins l'ont fait avant vous. Vous vous dirigiez vers l'abbaye de Rassin, pour y passer la nuit en sûreté quand la tempête a éclaté, vous faisant abandonner la route de Sainte-Fontaine et traverser la lande. Vous vous êtes égaré dans cette garrigue pelée qui n'est vraiment pas le genre d'endroit où l'on a envie de passer une nuit d'orage, avec des bêtes féroces en liberté et peut-être pire.
L'inconnu déclare être également un pèlerin, dans la même fâcheuse situation que vous, mais il a eu la chance d'atteindre le boqueteau avant que l'orage ne devienne trop violent. Il est certain de connaître la direction de l'abbaye de Rassin et, d'un commun accord, vous décidez d'essayer de l'atteindre ensemble, ce qui sera beaucoup moins dangereux que de voyager séparément. Abandonnant le couvert des arbres, vous vous élancez tous les deux sous des trombes d'eau. Au bout d'une demi-heure de course échevelée dans le vent et la pluie, vous parvenez au sommet d'un petit monticule d'où vous apercevez la route qui conduit aux modestes bâtiments de l'abbaye de Rassin, tapis dans l'obscurité sous la terrible sauvagerie de l'ouragan. C'est à ce moment que le cri retentit, vous glaçant jusqu'à la moelle des os et vous figeant le sang dans les veines. Bien qu'à demi paralysés par la peur, vous levez tous deux la tête et vous voyez des dizaines de monstrueux Démons foncer sur vous du haut des cieux tourmentés. Grotesques avec leurs yeux globuleux, leur corps difforme, leurs tentacules sinueux, leurs griffes menaçantes et leur gueule baveuse, ils se ruent à travers la lande en poussant des glapissements d'excitation. Lorsque vous reprenez vos esprits, vous êtes en train de dévaler le monticule en direction de l'abbaye, les jambes flageolantes. Tout en courant, vous faites des moulinets frénétiques avec votre épée pour tenir les Démons à distance. N'ayant pas d'arme, l'inconnu fait de son mieux avec ses mains nues.
En arrivant à l'abbaye, vous vous affalez contre la porte. Vous cognez de toutes vos forces, en demandant asile à grands cris. On tire un verrou et vous vous effondrez à l'intérieur du monastère. L'inconnu, lui, reste dehors, essayant toujours de repousser les Démons. « Entrez vite ! » lui criez-vous. Aussitôt qu'il a franchi le seuil, la porte est refermée à double tour et une dernière bouffée de vent froid rappelle la tempête qui fait rage à l'extérieur. Vous vous relevez et vous regardez le cercle de visages anxieux qui vous contemplent. Vous êtes dans une salle voûtée et les gens qui vous entourent sont des moines vêtus de bure. Une fois que vous avez expliqué votre présence, l'un de ces moines vous informe que vous vous trouvez dans une communauté de Prêtres d'Enkala et que Sainte-Fontaine n'est qu'à une journée de marche du monastère. Il ajoute que leur hôtellerie sera heureuse de vous héberger tous les deux pour le restant de la nuit, et il vous emmène rejoindre les autres pèlerins qui y logent déjà.
Vous n'avez pas dormi longtemps lorsque, brusquement réveillé par un affreux cauchemar plein de Démons, vous voyez l'inconnu se glisser furtivement hors de la salle. Pris de soupçons, vous attendez qu'il soit sorti pour le suivre dans les couloirs ténébreux de l'abbaye. L'inconnu finit par entrer dans une pièce dont il referme la porte à clef derrière lui. Soudain, derrière le panneau, quelqu'un pousse un hurlement et un fracas retentit. Vous martelez la porte de vos poings et, n'obtenant pas de réponse, vous décidez de l'enfoncer. Vous faites irruption dans la pièce en même temps qu'un groupe de moines y entre par une autre porte. Vous vous trouvez dans une bibliothèque où gît le corps d'un moine, à côté d'un bureau renversé. Pas trace de l'inconnu. « Là-bas ! » s'écrie un moine en désignant un escalier de pierre, au-delà d'une autre baie. Vous dégringolez les marches, suivi par les moines, et vous débouchez dans une cave humide, éclairée par une torche. Au fond, l'inconnu est agenouillé devant un grand coffre de chêne dont le couvercle est ouvert et, à la lueur vacillante de la torche, vous voyez qu'il tient entre ses mains un énorme livre noir. A votre arrivée, il tourne la tête et se relève.
- Merci, mon ami, dit-il avec un rire moqueur. Sans votre aide, je n'aurais pas pu pénétrer ici. J'y resterais volontiers plus longtemps, mais j'ai beaucoup à faire.
Sur ces mots, un voile noir tombe sur la cave. Lorsqu'il se dissipe, l'inconnu a disparu avec le livre, mais il a laissé quelque chose à la place. Sous vos yeux, un nuage de fumée verte, tournoyante, délétère, commence à se former au centre de la pièce.