Lecture des livres dont vous êtes le héros
6 Février 2013
Ils arrivent par dizaines, par centaines, par milliers... des hommes, des femmes et des enfants dépenaillés, sanglants, titubants, avec leurs pitoyables trésors entassés dans des charrettes, les unes tirées par des sens à bout de force, les autres par une mule ou un cheval. Il y a des jeunes et des vieux, des riches et des pauvres, des cohortes de soldats blessés auxquels un vague souvenir de discipline conserve un semblant de cohésion, des marchands naguère resplendissants d'opulence, aujourd'hui dépouillés de leurs luxueux atours, un petit nombre d'aristocrates que seule la noblesse de leur maintien distingue du reste du trou-peau. Il y a des hommes et des femmes à demi nus. frissonnant dans l'air froid du petit matin, des combattants aux armes brisées et aux plaies suppurantes, des prêtres qui se traînent en égrenant leur chapelet et en marmonnant des prières aux dieux qui les ont abandonnés. Tous poursuivent leur chemin avec la même détermination inexorable qu'une procession de fourmis, mais sans ordre, sans but. Ils titubent, ils trébuchent, et personne n'aide à se relever ceux qui tombent et doivent se débrouiller par leurs propres moyens... ou ne se relèvent pas du tout. La peur marque tous les visages, de l'enfant le plus jeune au vieillard le plus chenu, et les prêtres paraissent les plus effrayés de tous. L'épuisement tire tous les traits, et pourtant ils se hâtent, dieux tout-puissants comme ils se hâtent ! Se contraignant à dépasser les limites extrêmes de l'endurance humaine comme si plus rien d'autre ne comptait, hormis poursuivre sa route. Et de toutes les poitrines de cette effrayante, de cette lugubre caravane s'élève un sourd gémissement d'angoisse, une ultime protestation adressée aux cieux oublieux.
— Arrêtez! crie Loup*Ardent, mais personne ne l'écoute. Le flot des silhouettes vacillantes s'écoule devant lui sans lui prêter plus d'attention qu'à une borne plantée au bord de la route. Personne ne tourne les yeux vers lui, personne ne semble remarquer sa présence.
Qu'est-ce qui se passe ? crie Loup* Ardent de plus en plus inquiet. Quels sont ces gens ? D'où viennent-ils ? Quelle calamité s'est abattue sur eux ? Il va se planter devant un vieux prêtre décharné, il l'empoigne par un bras et l'oblige à s'arrêter. Et c'est seulement en regardant ses yeux douloureux que Loup*Ardent s'aperçoit qu'il s'agit d'un aveugle. Il tourne instinctivement la tête, et aussitôt son soupçon se confirme. Ils sont tous aveugles. Du premier au dernier. Les hommes, les femmes, les enfants... tous privés de la vue, tous suivant quelque mystérieuse vision intérieure ou fuyant un affreux cauchemar, les yeux laiteux au fond des orbites creuses.
— Qu'est-ce qui se passe ? demande Loup*Ardent au prêtre, plus doucement que la première fois.
Le vieillard bredouille comme s'il avait perdu la raison. Pendant un instant, Loup*Ardent a l'impression qu'il n'en tirera aucune réponse sensée, et puis une vague réminiscence de son ancienne foi donne au prêtre la force de répondre, et il prononce un seul mot, un mot terriblement lourd de sens :
— La Horde !
La Horde des Démons ? demande Loup* Ardent.
— Elle a attaqué Belgardium pendant la nuit. La ville est en.ruine.
Abasourdi, Loup*Ardent lâche le bras du vieux prêtre qui reprend d'un pas chancelant sa place dans la foule gémissante, mêlé au titubant exode de toute une ville fuyant le cataclysme. La Horde aurait attaqué Belgardium ? Mais c'est impossible ! Xandine l'a prévenu que le temps pressait, mais il lui a certifié qu'il restait un délai. Les Harkaan ne peuvent pas se mettre en route avant que les défilés de la montagne ne soient dégagés des neiges hivernales, et il reste encore au moins deux grandes semaines, sinon plus, avant le dégel annuel. Et cependant la Horde est venue et a dévasté la ville. Comment ?
Dans un éclair de lucidité, Loup*Ardent sent son Destin l'engloutir comme une avalanche. Que reste- t-il, maintenant, de ses devoirs envers l'ermite Baldar? Yaléna fait-elle partie de cette multitude de réfugiés aveugles? Ou gît-elle, écrasée, sous les décombres de Belgardium, où personne ne peut plus rien pour elle ? D'ailleurs, a-t-il seulement le droit de songer à Yaléna ? Pour lui, ce n'est qu'un nom. un fantasme de son ermite de père, qui ne peut même pas certifier qu'elle habitait encore Belgardium lorsque la Horde s'est abattue sur la ville. Au fond, quelles obligations Loup*Ardent a-t-il envers Baldar? Celui-ci lui a sauvé la vie, mais cela parait si loin, dans le temps et dans l'espace... Et l'apparition pré-maturée de la Horde ne l'emporte-t-elle pas de beaucoup sur toute autre considération ? Son devoir n'est-il pas, maintenant, d'oublier la fille de l'ermite et de se consacrer exclusivement à sa tâche essentielle ?
Les fils de la destinée de Loup*Ardent sont bien embrouillés. Que doit-il faire ? Poursuivre sa route jusqu'à Belgardium pour rechercher un cadavre ? Ou essayer d'en apprendre davantage sur l 'agression de la Horde en interrogeant ces réfugiés aveugles ?